Et tous regardent tristement le sentier qu'ils foulent. Le plus grand bonheur est de se concentrer en soi-même, de faire abnégation de toutes sensations.
On arrive ainsi graduellement à oublier que l'on existe, et à se convaincre que les jambes font partie d'un automate.
C'est là le but de tout troupier en route, et y arriver est le plus grand palliatif dans les circonstances.
Au départ, on a pris le café. Tout le monde était gai, et une chanson grivoise avait eu beaucoup de succès. Bientôt les respirations sont devenues courtes. Quelques chanteurs seuls ont persisté dans leurs cris de plus en plus épuisés.
Enfin, tout est silencieux.
Une sueur abondante inonde les fronts; de violents coups d'épaules, accompagnés de soupirs bruyants, soulèvent les sacs.
Une buée chaude et vaporeuse, se dégageant de tous ces corps ambulants, raréfie et charge encore le peu d'air que respire la colonne.
Les gros souliers ferrés, tombant lourdement sur le sol caillouteux, en font jaillir des étincelles. Le cliquetis des armes et du campement, accompagné de bruits de pas, compose à lui seul le monotone concert qui s'échappe de ce monstrueux orchestre.
Voyez la colonne descendre une pente rapide.
La tête s'affaisse et disparaît derrière un rideau de terrain pour aller se montrer un peu plus loin.