Alphonse Kart a bien raison de dire que le plus pur patriotisme réside chez les exilés. Plus les années de séparation s'accumulent, plus grandit chez eux cet amour que ressent tout individu pour le pays qui l'a vu naître.

La patrie pour moi, c'est le petit village qui se mire dans la rivière des Prairies.

Je vois encore, debout dans la plaine Germain, le cher collège, où j'appris à épeler les premiers mots.

J'évoque, dans mon esprit, le souvenir de tous mes camarades d'enfance, avec lesquels je me flanquais de fameuse tripotées: les Barrette, les Bazinet, les Bisson, les Terriens, et surtout les Caier. Ces derniers, deux frères, me détestaient cordialement. Ah! ça, par exemple, je le leur rendais bien. C'étaient toujours entre nous, des duels à mort où le sang n'était qu'un accessoire très-rare.

Le haut et le bas du village formaient deux camps. Malheur à celui qui osait s'aventurer seul chez l'ennemi. Il était sûr de recevoir une maîtresse raclée.

Ces jeux de guerre ont peut-être contribué à me donner le goût pour la boxe.

Tout cela est déjà bien loin. Et si mes petits adversaires d'alors daignent me lire aujourd'hui, je les prie de me pardonner les coups de poing d'antan. Car autant je détestais mes ennemis de l'enfance, autant je les aime maintenant.

Je revois encore le beau couvent de mon village. Son deuxième étage était paré,—l'est-il encore?—d'une immense galerie, sur toute sa longueur.

Les pensionnaires y prenaient leurs ébats à certaines heures. Je ne manquais pas alors de me rendre aux environs, et de lorgner une certaine brune, aux yeux bleus, qui me répondait de son mieux. Quelle joie quand nous pouvions échanger un sourire, et quelle tristesse quand je constatais son absence!

Elle est bonne mère de famille maintenant, et elle a, j'en suis sûr, oublié son amoureux de douze ans.