«Mon père revenait de la ville par une nuit bien noire. Sa jument trottinait doucement dans la grande montée, quand minuit sonna. Il se trouvait, en ce moment-là, dans un endroit écarté, entièrement entouré de bois. Soudain, il s'aperçoit qu'on le poursuit avec persistance. Se retournant, il voit un grand cheval noir qui le regarde d'un oeil brillant.

«Prenant peur, mon père fouette sa jument, qui part comme un trait.

«Le cheval noir suit sans effort et paraît, à chaque instant, vouloir mettre ses pieds de devant dans la charrette.

«Mon père sent ses cheveux soulever son bonnet de castor, et il fouette sa bête avec une ardeur nouvelle.

«Le cheval noir n'est nullement ébranlé de cette vitesse insensée, et, choisissant probablement l'endroit propice, il met ses pieds de devant dans la charrette, qui s'arrête court. Puis, regardant mon père d'un air suppliant, il semble lui demander un service.

«Mon pauvre papa, presque mort de frayeur, croit voir des cornes à la tête du cheval et des fourches à ses pieds. Recommandant son âme à saint Jean-Baptiste, son patron, il prend son couteau et frappe légèrement le loup-garou derrière l'oreille. Une goutte de sang s'échappe de la blessure, et, à l'instant, le cheval devient un homme.

«Ce loup-garou était un malheureux pécheur que ne s'était pas confessé depuis sept ans, et le bon Dieu, pour le punir, l'avait changé en cheval. Chaque nuit le voyait, infatigable, courir partout jusqu'au matin, pour recommencer la nuit suivante.

«Remerciant mon père de l'avoir délivré des griffes du démon, il promit de faire à l'avenir ses devoirs religieux et disparut dans les bois.»

Là-dessus le camarade se tait, et nous nous serrons tous les uns contre les autres.

Le silence règne pendant quelques instants, et chacun réfléchit au trajet qu'il a à faire pour arriver chez lui. Certains doivent traverser une grande distance sans maison, et craignent qu'un loup-garou quelconque leur demande délivrance.