[4] Cf. L'Empire japonais, par J. Dautremer, ch. V, p. 68 et suiv.

V.—Le Chinois n'est pas religieux; l'ensemble de la nation prend pour guide le code des livres sacrés, refondus par Confucius et commentés par plusieurs philosophes. Aucun peuple, soit en Europe, soit en Amérique, ancien ou d'âge relativement moderne, n'a possédé un plus beau code de morale que les King ou livres sacrés.

Aucune idée licencieuse, aucun sacrifice humain, aucune orgie; au contraire, le respect des parents, l'humilité, l'amour du travail et la justice: la morale chinoise est parfaitement belle, mais malheureusement aujourd'hui elle n'est plus pratiquée. Le Bouddhisme, qui a pénétré en Chine, y a encore de nombreux temples et de nombreux fidèles, mais il a dégénéré en une religion de superstitions extraordinaires, propagées, selon toute vraisemblance, par les disciples de Lao-Tseu, philosophe qui vivait en 600 avant J.-C.; il a précédé Confucius, qui cependant l'a connu. La superstition existe dans tous les actes de la vie chinoise: elle fait partie de la nature même du Chinois, mais si elle a saisi son âme à un tel point, cela vient des Taoistes ou prêtres du Tao. Le Tao est la voie droite, le chemin à suivre, expliqué par Lao-Tseu dans son livre le Tao-te-king ou livre pour arriver à connaître la voie. D'un caractère philosophique et moral fort élevé, ce livre n'a jamais été bien compris par ceux qui se sont intitulés les disciples de Lao-Tseu; et aujourd'hui leurs successeurs ou prêtres du Tao sont de vulgaires charlatans, qui remplissent la profession de devins.

La superstition qui tient le plus au cœur des Chinois est le feung chouei, littéralement le vent et l'eau; si l'on construit une maison, il faut consulter le devin pour savoir si le vent et l'eau sont favorables; si, par exemple, votre voisin bâtit une maison et qu'elle ne soit pas tournée comme la vôtre, mais que l'angle qui fait la couverture prenne la vôtre en flanc, c'en est assez pour croire que tout est perdu; la seule précaution qui vous reste à prendre, c'est de faire élever un dragon de terre cuite sur votre toit; le dragon jette un regard terrible sur l'angle qui vous menace et ouvre une large gueule pour engloutir le mauvais feung chouei; alors vous êtes en sûreté; ou bien, devant la porte de votre maison, à deux ou trois mètres de distance, vous faites construire un mur sur lequel un fin lettré inscrira en énormes lettres le caractère fou (bonheur). Vous êtes sauvé.

On pourrait raconter beaucoup d'autres absurdités semblables sur ce qui regarde la situation des maisons, l'endroit où il faut mettre la porte, le jour et la manière dont on doit bâtir le fourneau ou faire cuire le riz; mais où le feung chouei triomphe, c'est en ce qui concerne les sépultures; il y a des charlatans qui font profession de connaître les montagnes et les collines dont le séjour est favorable; ils prennent leurs mesures, consultent les astres, exécutent une foule de simagrées et se les font payer très cher; car lorsqu'ils ont déclaré tel endroit propice, il n'est pas de somme que le Chinois ne sacrifie pour posséder cet endroit.

Les Chinois regardent le feung chouei comme quelque chose de plus précieux que la vie même, persuadés que le bonheur ou le malheur de la vie dépend de lui uniquement. Si quelqu'un réussit dans ses affaires, si un jeune homme passe brillamment ses examens, ce n'est ni son esprit, ni son habileté, ni sa probité, ni son travail qui en est la cause: c'est parce que la maison est heureusement située, c'est parce que la sépulture de ses ancêtres est dans un admirable feung chouei.

D'autres superstitions sont d'un usage journalier; par exemple: une jonque ne commencera pas un voyage sans faire partir des pétards et brûler de l'encens; dans le Yunnan la mule qui précède la colonne porte sur sa tête un petit drapeau rouge avec une invocation pour qu'il n'arrive pas malheur en route à la caravane. Quand un Chinois meurt, il faut désenchanter sa chambre, sans quoi elle deviendrait inhabitable pour un autre. Les Chinois attribuent tous les effets les plus communs à quelque mauvais génie, et ils tâchent de l'apaiser par des cérémonies: tantôt ce sera quelque idole ou plutôt le démon qui habite dans l'idole; tantôt ce sera une haute montagne, ou un gros arbre, ou un dragon imaginaire qu'ils se figurent dans le ciel ou au fond de la mer; ou bien, ce qui est encore plus extravagant, ce sera quelque bête malfaisante qui prend la forme des hommes pour les tromper: un renard, un singe, une tortue, une grenouille. Aussi, que d'encens et de pétards faut-il brûler pour se rendre ces génies propices!

Ces superstitions, qui nous apparaissent naturelles dans l'Inde, par exemple, avec bien d'autres encore, par suite de la nature tropicale, féroce et écrasante, et du caractère exalté des habitants, nous semblent assez bizarres, au contraire, en Chine où la nature est calme et l'homme très froid.

VI.—Les divertissements du Chinois sont le théâtre et la musique; divers jeux tels que le cerf-volant, les échecs, les cartes, les dominos; mais il a parfaitement horreur des jeux violents tels que nous les pratiquons en Europe. Le théâtre est ambulant, il n'existe pas, comme en Europe et comme au Japon, de constructions spéciales où se donnent les représentations. Les troupes parcourent le pays et là où elles sont louées par un mandarin, par un négociant riche, elles s'installent. Des bambous et des planches, et voilà le théâtre construit. Les femmes ne jouent pas et leur rôle est rempli par de jeunes garçons. La pièce dure généralement plusieurs jours, et les représentations commencent le matin pour finir le soir. Les acteurs sont revêtus de costumes bariolés et dorés; la musique qui les accompagne est une cacophonie épouvantable à laquelle des oreilles européennes ne peuvent résister.

Si les jeux de force et d'adresse sont peu prisés en Chine, par contre le jeu de hasard y est universel. Dans toutes les maisons de mandarins ou de bourgeois on joue; les dames au fond de leur appartement fermé jouent; le coolie dans la rue joue. Des maisons de jeu sont ouvertes à tout venant dans toutes les villes chinoises, et le passant peut voir, au coin d'une rue, deux ou quatre ou six porteurs de chaises attendant la pratique et jouant leur dernière sapèque. Ce goût du jeu a amené des négociants chinois à spéculer et à se ruiner; ils rattrapent d'ailleurs parfois leur fortune en quelques mois. Un des amusements favoris des enfants comme des grandes personnes est le cerf-volant; ils le font de papier et de soie, et ils imitent parfaitement les oiseaux, les papillons, les lézards, les poissons, la figure humaine; le jour principal dans l'année pour enlever les cerfs-volants est le neuvième jour du neuvième mois.