«Enfin, elle est si abondante en toutes sortes de choses qu'on l'appelle communément le grenier de l'Empire, et c'est un proverbe, parmi les Chinois, que la province de Kiang-Si peut fournir un déjeuner à la Chine, mais que celle de Hou-Kouang a seule de quoi la nourrir tout entière.»

Il y a là, je crois, quelque exagération, et si la province du Hounan peut être considérée comme assez riche, par contre, le Houpe est certainement une des pauvres provinces de Chine. Malgré cela, le marché de Hankeou était déjà important à l'époque où écrivait le Père du Halde; car c'était le rendez-vous du commerce de la Chine centrale. Le Père Huc, au reste, en parle aussi avec enthousiasme lors de son passage à son retour de Lhassa. C'est que, par la Han d'un côté et par le Yangtseu de l'autre, toutes les marchandises arrivant du nord et de l'ouest viennent se réunir à Hankeou.

II.—Actuellement Hankeou a grandi et a surpassé de beaucoup Hanyang qui est devenue une ville morte. La population y est estimée de 800.000 à 1.000.000 d'habitants. Ces chiffres sont forcément approximatifs, car les recensements du gouvernement chinois sont plus ou moins sujets à caution; il n'en est pas moins vrai que Hankeou est une des villes les plus peuplées de la Chine.

Elle a été ouverte au commerce étranger en 1861, et, de suite, les Anglais s'y installèrent et y créèrent le «British Settlement» qui devint rapidement une petite ville fort gracieuse et élégante, munie d'un quai d'environ un kilomètre de long, tout planté d'arbres, et qui est la promenade habituelle des résidents. Les Anglais, à cette époque, prenaient de forts chargements de thé à destination de Londres, et ils continuèrent ainsi à envoyer jusqu'à Hankeou, aux hautes eaux, des vapeurs de 7 et 8.000 tonnes. Ils cessèrent vers 1897-1898, alors que les plantations de Ceylan, de l'Inde et de l'Assam, étant en plein rapport, purent fournir le Royaume-Uni de tout le thé dont il avait besoin.

Les Russes, eux aussi buveurs de thé, ne tardèrent pas à s'installer à Hankeou; ils construisirent leurs résidences dans la concession anglaise, la seule existante, et ouverte à tous les Européens; puis ils y élevèrent des fabriques pour y préparer le thé en briques à destination de la Sibérie, du Thibet et de la Mongolie. C'est en effet sous cette forme qu'il est facile d'importer le thé dans ces pays, en le faisant circuler à dos de chameaux; les briques et briquettes fabriquées à Hankeou par les Russes sont divisées en carrés par des lignes creusées dans les comprimés, afin de pouvoir chez les Thibétains et les Mongols servir d'échange. Aujourd'hui les Anglais ont à peu près cessé tout commerce de thé, et seuls les Russes en exportent encore du Houpe.

C'est trois ans après l'ouverture du port au commerce étranger qu'Anglais et Russes vinrent s'y installer. A cette époque (1864) il y avait également une quinzaine de Français, mais ils n'y restèrent pas, et ce n'est qu'en 1895 qu'ils commencèrent à y reparaître.

III.—Après la guerre sino-japonaise, la Chine, vaincue et obligée d'ouvrir de nouveaux ports et d'accorder de nouvelles concessions, dut, en même temps qu'elle cédait aux prétentions du Japon, agréer les demandes des autres puissances. C'est ainsi que la Russie et l'Allemagne exigèrent des concessions à Hankeou, à côté de la concession britannique. Mais la France avait déjà, précisément à la suite de la concession britannique, le droit (acquis en 1861) d'établir une concession. Il s'ensuivit quelques difficultés qui furent, au bout d'un temps assez long toutefois, réglées d'une façon amicale, et les concessions furent délimitées en laissant à la Russie les terrains que ses sujets avaient depuis longtemps acquis, en dehors et à côté de la concession britannique, pour y construire de nouvelles fabriques de thé qui étaient, au moment de la discussion, en plein rapport.

Mais une autre difficulté s'élevait pour la France. Ayant négligé en 1861 de prendre effectivement possession de la concession qui lui était octroyée, elle n'y avait élevé qu'un consulat, et les Anglais s'étaient approprié les terrains à l'entour pour en faire un champ de courses. Le consulat de France était donc au milieu du champ de courses. On ne saura jamais les tracas, les ennuis, la peine que j'ai eus à faire revivre la concession française, mais j'ai été récompensé de mes luttes de trois années, car j'ai réussi[13].

[13] «La concession française existait en principe depuis longtemps, mais n'existait qu'en principe. C'est à l'initiative de notre consul actuel, M. Dautremer, qu'elle doit d'avoir pu passer à l'état de réalité. La France doit d'autant plus lui en savoir gré que cet établissement n'a pu se faire sans rencontrer bien des difficultés, suscitées soit par des intérêts personnels ou des convoitises plus ou moins inavouables, soit aussi par des susceptibilités nationales.» (Le Haut-Yangtseu, de Itchang-Fou à Ping-Chan-Hien, par le P. Chevalier.)

«Le travail que vous présente ici la municipalité française, et que vous nous faites l'honneur d'inaugurer aujourd'hui, est un monument de longue persévérance. A mon prédécesseur, M. Dautremer, revient le mérite de l'avoir entrepris il y a trois ans. Il fallait alors avoir une foi solide en l'avenir. Notre concession n'était guère plus qu'un terrain vague et rien ne faisait prévoir le spectacle d'activité, de progrès, de succès qu'elle offre aujourd'hui. Je regrette donc que M. Dautremer n'ait pu se trouver ici pour assister à l'achèvement de l'œuvre qu'il avait presque poussée jusqu'au bout et dont il conservera justement l'honneur. Il avait eu confiance. Il fallait avoir confiance au moment où la Chine entière se troublait.» (Discours de M. de Marcilly, consul de France, à l'inauguration du quai de la concession française, 17 mai 1901.)