Quant aux Allemands, ils choisirent un emplacement en dehors de la ville et les Japonais s'établirent à leur suite sur les bords du fleuve.

Hankeou prenait donc un développement considérable: Anglais, Russes, mais surtout Allemands et Français venaient y fonder des maisons de commerce et des industries. Des fabriques d'albumine s'élevèrent bientôt; des machines pour traiter les minerais d'antimoine, de plomb, de zinc furent importées. Des filatures de coton et de soie, de chanvre et de jute, furent construites; une tannerie également. Il existe aujourd'hui à Hankeou, dans les concessions européennes, plusieurs centaines d'étrangers de toutes nationalités.

IV.—L'essor de Hankeou fut, il faut le dire, grandement aidé par un vice-roi très actif quoique un peu brouillon et sans méthode, Tchang-Tche-Tong. Mort il y a quelques années à Pékin où il avait été appelé au conseil privé de l'Empereur, Tchang-Tche-Tong occupa pendant de longues années le poste de vice-roi du Houpe et du Hounan. Vieux Chinois, imbu des idées littéraires les plus pures (il était membre du Han-Lin ou académie chinoise), il comprenait néanmoins que la Chine avait besoin d'une éducation nouvelle, et il avait résolu de prendre à l'Europe ce qui faisait sa force, l'instruction militaire et l'industrie. Des Allemands avaient été chargés de lui créer une armée, et des Belges furent appelés, en 1891, pour élever à Hanyang des hauts-fourneaux et des ateliers afin d'y fondre les minerais et d'y fabriquer des armes et des rails. En effet, à ce moment déjà, était en germe l'idée du chemin de fer de Hankeou à Pékin.

L'établissement d'une semblable entreprise devait être long; aussi ce fut par à-coups qu'elle fut montée, l'argent manquant souvent, et on put croire à un moment donné que l'opération était au-dessus des forces du vice-roi. En décembre 1892, des millions avaient déjà été engloutis dans l'affaire, et les assises sortaient à peine de terre; pour se procurer des fonds on cherchait à vendre à Changhai le minerai qu'on extrayait de la montagne de Ouang-Tseu-Kiang, à 60 milles en aval de Hanyang, minerai qui était destiné aux fonderies. En même temps il fallait aussi d'autres capitaux pour ouvrir la mine de charbon du mont Tié-Chan, à Ouang-Tchang-Tseu, près de Ouang-Tseu-Kiang, charbon destiné à alimenter les hauts-fourneaux. Au Tié-Chan, pour l'exploitation des mines tant de charbon que de minerai, se trouvaient six Allemands, tandis que les Belges avaient la direction des ateliers.

Mais, en 1894, alors qu'on croyait pouvoir faire marcher l'usine, on eut une autre déception: les charbonnages ne fournissaient qu'un anthracite sulfureux incapable de produire le coke nécessaire, et il fallut faire venir du Cardiff en attendant de trouver une autre mine capable d'alimenter les hauts-fourneaux. Or les fonds manquaient toujours malgré une aide sérieuse de Li-Han-Tchang, alors vice-roi de Canton, frère de Li-Hong-Tchang. Tchang-Tche-Tong aux abois songea alors à former une société privée qui aurait pris en mains la continuation de l'affaire qu'il sentait bien lourde pour ses épaules. Des négociants chinois, tous très riches, vinrent exprès de Canton pour examiner les travaux et finalement refusèrent de s'engager.

Le vice-roi se trouvait donc dans une situation embarrassante: plus d'argent et pas de charbon sur place. C'est alors que la Banque asiatique allemande (Deutsch asiatische bank) offrit ses services, et elle avança au vice-roi une somme considérable, plusieurs millions de taels (on parlait à cette époque d'une somme de vingt millions de francs) avec garantie prise sur la fabrique d'armes. Les Allemands étaient donc dans la place qu'ils convoitaient depuis longtemps, et peu à peu tous les Belges furent remerciés. Cependant il arriva que les administrateurs allemands voulurent se passer des collègues chinois qui leur étaient adjoints, et se considérèrent un peu trop comme les maîtres absolus. L'union ne devait pas tarder à être brisée et le vice-roi, mécontent, après un essai des Allemands pour mettre entièrement la main sur l'entreprise et en faire une œuvre allemande, rappela des Belges. Aujourd'hui, après bien des vicissitudes, les usines fonctionnent et sont toujours dirigées par des Belges, tandis que les Allemands continuent à administrer les mines de fer et de charbon du Tié-Chan. Elles fournissent des rails aux chemins de fer chinois et fondent des canons et des fusils.

V.—En dehors de cette grosse entreprise, Tchang-Tche-Tong a créé à Wou-Tchang, la capitale du Houpe, en face de Hanyang et de Hankeou, sur l'autre rive du Yangtseu, un hôtel des monnaies où l'on frappe les sapèques de cuivre et la monnaie divisionnaire d'argent, pièces de 10 cents et de 20 cents.

Il établit également une fabrique d'aiguilles à coudre, dont la Chine fait une grande consommation et qu'elle achète ordinairement en Angleterre et en Allemagne.

Il créa une filature de coton et de lin, une filature de soie. Il fit venir des professeurs du Japon pour enseigner à l'école d'agriculture qu'il avait fondée. Enfin, son activité ne connaissait pas de bornes. Beaucoup de ces institutions eurent des débuts pénibles, mais actuellement, reprises par des capitalistes chinois, elles semblent devoir prospérer.

VI.—Mais ce qui a contribué à donner à Hankeou l'essor commercial et industriel, ce qui en a fait définitivement le grand marché du centre de la Chine, c'est, sans contredit, le chemin de fer qui relie cette dernière ville à Pékin. Le projet de cette voie ferrée, destinée à traverser toute la Chine depuis Pékin jusqu'à Canton, en passant par Hankeou, était en germe dès 1891, mais la difficulté d'avoir des fonds, puis la guerre avec le Japon avaient éloigné la réalisation de ce plan. Ce ne fut qu'en 1897, avec des capitaux français, sous la direction d'ingénieurs belges, que les travaux furent commencés. Je dirai peut-être quelque jour comment toute cette affaire fut menée à ses débuts, mais le moment n'est pas encore venu. Actuellement le chemin de fer est construit de Hankeou à Pékin et fonctionne régulièrement; des trains de luxe, fournis par la Compagnie internationale des wagons-lits, y circulent, et le gouvernement chinois a, l'année dernière, racheté la ligne au moyen d'un emprunt par l'intermédiaire de la banque française de l'Indo-Chine. Quant à la ligne Hankeou-Canton elle est toujours à l'état de projet.