X.—Autrefois, et il n'y a pas bien longtemps encore, le principal article d'exportation du port de Hankeou était le thé. D'énormes navires anglais et russes venaient tous les ans, aux mois de mai, juin, juillet, prendre des chargements directs pour l'Europe, les eaux du fleuve étant, à cette époque de l'année, toujours assez hautes pour qu'on puisse faire remonter jusqu'au port de Hankeou des navires calant jusqu'à 10 mètres. C'était alors le beau temps de Hankeou, une activité surprenante régnait en ville, malgré la chaleur accablante des mois d'été. La population européenne, augmentée de tous les marchands de thé et dégustateurs de thé, venus pour la saison, se trouvait doublée, et c'était le moment des fêtes et des parties de plaisir après les affaires, chaque soir.
Aujourd'hui, tout cela est fini. Les Anglais ont abandonné le thé de Chine et se contentent des thés de l'Inde et de Ceylan, beaucoup moins bons, mais beaucoup moins chers. Les Russes cependant sont demeurés fidèles au thé chinois. Les essais qu'ils ont faits de planter du thé au Caucase et dans le Turkestan russe n'ont pas encore réussi, et non seulement ils sont restés les clients du marché de Hankeou, mais ils font tous les ans des achats plus considérables. La guerre avec le Japon n'a nullement nui au commerce des thés russes, et l'exportation augmente régulièrement. La plus grande partie de ce thé est dirigée sur Odessa et Wladiwostok par les bateaux de la flotte volontaire; une petite quantité va également sur l'Amérique, bien que ce dernier pays, et surtout les États-Unis, consomment de préférence le thé japonais. Le fameux thé de la caravane n'existe plus. La route de terre de Hankeou par Fan Tcheng et la Mongolie russe est totalement abandonnée; les Chinois disent que nous ne pouvons pas boire de bon thé en Europe depuis l'abandon de la route par terre; car, prétendent-ils, le thé, même livré clos en boîtes d'étain, s'abîme à la mer.
Depuis l'ouverture de la ligne Hankeou-Pékin, le sésame est devenu un article sérieux d'exportation; il vient du Honan, et le port de Hankeou en a toujours fourni, mais les moyens de communication, autrefois primitifs, empêchaient le trafic de cette oléagineuse de se développer normalement. On en exporte entre 2 et 3.000.000 de piculs. Les acheteurs principaux de sésame sont l'Allemagne, le Japon, la Belgique et la France. Les haricots et les fèves, dont l'exportation se chiffre par 8 et 9.000.000 de taels, sont un des principaux articles du commerce de Hankeou; mais, bien entendu, ces produits sont exportés sur d'autres ports chinois, non sur les ports étrangers. Arachides, graines de coton, coton, ramie, jute, soie et soieries, sont expédiés à Changhai et au Japon, et le commerce en est entièrement aux mains des indigènes.
Un article donne lieu à un trafic assez considérable entre Hankeou et l'Europe. Il s'agit des peaux d'animaux: bœufs, buffles et chèvres. L'Europe continentale et les États-Unis en sont les principaux acheteurs, et l'exportation s'en est beaucoup développée de 1892 à 1902; en 1892, par exemple, les statistiques n'enregistraient à la sortie que 50.000 piculs de peaux de vache et de buffle. En 1901, la quantité exportée passait à plus de 162.000 piculs; en 1892, la moyenne des prix était de 11 taels par picul pour les peaux de vache, et de 8 taels pour les peaux de buffle. En 1901, les prix atteignaient respectivement 20 taels et 12 taels 50, et en 1906 ils ont été de 33 taels pour la vache et de 20 taels pour le buffle. La demande se trouvant bien supérieure à l'offre, les prix sont toujours allés en augmentant, bien que l'ouverture de la ligne du chemin de fer ait amené sur le marché de Hankeou les peaux du Nord (du Honan et du Chen-Si). Quant aux peaux de chèvre, leur exportation n'a cessé de devenir plus considérable; elles ont aujourd'hui atteint le chiffre de 4.000.000 de peaux à l'exportation, et on classe maintenant ces peaux d'après leur provenance: Houpe, Sseu-Tchuen, Kiang-Si et Honan. En dehors de celles que je viens de citer, il faut aussi marquer d'autres espèces de peaux ou fourrures: moutons, agneaux, chiens, chats, chevreaux, renards, lièvres, belettes, blaireaux, léopards et même tigres. Mais le commerce des fourrures, qui avait pris un certain développement à Hankeou, ne peut soutenir la concurrence de Tien-Tsin et des ports du nord. Sous ce rapport, Hankeou ne sera jamais un grand débouché pour l'exportation, et son activité se bornera à la manipulation des vaches, buffles et chèvres.
Parmi les autres produits destinés à l'exportation, le port de Hankeou travaille les soies de porc, les plumes et duvets, les poils, les cornes, les os, les œufs, les suifs végétal et animal; le vernis, le tabac, la noix de galle, dont il se fait un commerce considérable, bien qu'elle ait beaucoup diminué de valeur depuis qu'elle est concurrencée par l'aniline et les extraits chimiques.
Hankeou exporte encore l'huile de bois, (en chinois tong yeou), désignée sur le marché sous le nom anglais wood oil et qui n'est autre que l'huile d'abrazin. On en exporte pour une valeur de 4.000.000 de taels. L'abrazin ou elœococca vernicifera, croît dans l'ouest du Houpe et au Hounan, mais le pays où il pousse le mieux est le Kouei-Tcheou. Son fruit donne une huile fluide siccative, vernis naturel dont les usages sont innombrables. Cette huile sert notamment à imperméabiliser les étoffes, le papier, à rendre étanches les paniers, à vernir les boiseries, les jonques. Elle est incomparablement supérieure à l'huile de lin et peut être substituée quelquefois au caoutchouc. Les Américains, qui en font un grand usage, l'utilisent pour la fabrication du linoleum et du lincrusta. Hankeou est le marché centralisateur de ce produit. Son prix ne cesse d'augmenter; il est passé de 50 francs à 80 francs les cent kilos, et il est probable qu'il ira encore en augmentant, car la Chine est le seul pays producteur. Mais, malheureusement, les intermédiaires chinois, par lesquels passe l'huile avant d'arriver aux mains des Européens, se sont mis depuis quelque temps à l'adultérer, en y ajoutant de l'huile de sésame. Aussi, les Américains ont-ils essayé d'implanter l'elœococca en Floride; jusqu'à présent ils n'ont pas obtenu de succès, mais il est probable qu'ils trouveront un terrain favorable à la plante, car l'habitat chinois où elle croît pour l'instant n'offre pas de conditions climatériques qu'on ne puisse rencontrer ailleurs.
Les autres produits d'exportation du port de Hankeou sont: huile de thé, huile de sésame, huile d'arachides, huile de haricots, albumine et jaune d'œufs, albumine desséchée, albumine liquide, jaune d'œuf, riz, minerais de fer, fer et fontes, fer en barres, marmites, antimoine, arsenic, plomb, minerai de zinc, gypse, filés de coton et shirtings des manufactures de Woutchang, sucre, suif, saindoux, cire, rhubarbe, médecines, alun, mercure, cinabre, charbon; mais les maisons européennes établies sur la place n'opèrent en général que sur le thé, les peaux, le sésame, la ramie, l'huile de bois, les soies de porc, le musc. Ces maisons, de toutes nationalités, se font une concurrence acharnée et, les Chinois, en profitant pour maintenir des prix très élevés, les bénéfices deviennent très minces. Le commerce de Hankeou n'a cessé de s'accroître, c'est vrai, mais comme les maisons étrangères se sont multipliées à l'excès, il en résulte un certain malaise. Si l'on considère qu'en 1891 il y avait une vingtaine de maisons de commerce européennes, et qu'aujourd'hui, à la fin de 1910, il y en a plus de 120, on comprendra facilement qu'il faille brasser des millions et des millions d'affaires pour arriver à vivre.
Malgré les quantités de marchandises exportables que j'ai signalées, le thé reste encore, après l'abandon des Anglais, l'une des principales. Hankeou est le centre du commerce russe du thé. Nous nous figurons volontiers en France que, seuls, les Anglais consomment une grande quantité de thé: c'est une erreur; les Russes, à ce point de vue, les surpassent encore, je crois, car ils en boivent toute la journée, et le samovar et la théière restent en permanence sur la table de la salle à manger. N'ayant pas de colonies où puisse pousser abondamment le précieux arbuste, les Russes sont obligés de le faire venir de Chine, et c'est à Hankeou qu'ils ont établi leur marché central.
Le thé, en effet, se trouve dans les provinces du Fo-Kien, du Tche-Kiang, du Kiang-Si, du Houpe, du Hounan, et on peut dire, un peu partout en Chine, puisqu'il en existe jusqu'au Yunnan, où le thé du Pou-Eurl est très estimé. Mais le thé qu'on boit en Europe est celui qui vient du Kiangsi et des deux provinces du Houpe et du Hounan, et qui est par suite exporté de Hankeou. Celui du Fo-Kien et du Tche-Kiang est surtout du thé vert. Le thé porte des feuilles vers le milieu du printemps; elles sont tendres alors, on les met au bain de vapeur et on en tire une eau amère, dit un auteur ancien, puis on les fait sécher et on les réduit en poudre, et on boit le thé ainsi préparé. Mais si cela se passait ainsi autrefois, il n'en est plus de même aujourd'hui. On cueille les premières pousses des feuilles au printemps, et elles forment le meilleur thé, celui dit Pekoe, plus tendre, plus délicat et infiniment plus estimé que ceux des récoltes qui suivent. La seconde récolte, et la plus abondante, se fait en mai, alors que les feuilles sont entièrement épanouies; elle fournit, comme la première récolte, la plupart des thés destinés à l'exportation. Les autres récoltes ont lieu au milieu de juillet et à la fin d'août, et c'est avec les feuilles de ces dernières récoltes que les Russes font les briques de thé qu'ils exportent en Sibérie, en Mongolie et au Thibet.
Le thé pousse, en général, à mi-hauteur des collines; on met les jeunes plants en pépinières jusqu'à ce qu'ils aient à peu près un an et qu'ils aient atteint de 0.30 à 0.40 centimètres, puis on les repique en lignes parallèles, séparées par de larges bandes de terrains, où l'on plante des légumes divers. Cette disposition rappelle celle des vignes dans le Centre et le Midi de la France. On commence à récolter les feuilles dès que le pied a atteint sa troisième année révolue, et, à l'âge de quinze ans, il est usé et épuisé. Le thé croissait autrefois en Chine à l'état sauvage, et ce n'est guère que depuis mille ans, que les indigènes en ont fait une boisson. La coutume de payer à l'Empereur, tous les ans, le tribut du thé, a commencé au temps de la monarchie des Tang (618 ap. J.-C.). Les espèces de thé dont les auteurs anciens font mention sont particulièrement celles qui étaient en usage pendant la monarchie des Tang, elles étaient en nombre presque infini et distinguées chacune par un nom spécial. Il faut, disent les Chinois, boire le thé chaud et en petite quantité, surtout il ne faut pas le boire à jeun et quand on a l'estomac vide. Autrefois, le thé était pour les Chinois une véritable médecine (comme, du reste, il l'était encore en France il n'y a pas si longtemps); ainsi, la feuille du thé, disent les auteurs chinois, est bonne pour les tumeurs qui viennent à la tête, pour les maladies de la vessie, elle dissipe la chaleur ou les inflammations de poitrine. Elle apaise la soif, elle diminue l'envie de dormir, elle dilate et réjouit le cœur, elle dégage les obstructions et aide à la digestion. Elle est bonne, quand on y ajoute de l'oignon et du gingembre. Elle est utile contre les échauffements et chaleurs d'entrailles, et elle est l'amie des intestins; elle purifie le cerveau et éclaircit la vue, elle est efficace contre les vents qu'on a dans le corps et guérit la léthargie. Elle guérit aussi les fièvres chaudes; quand on la fait bouillir dans du vinaigre, et qu'on la donne à boire à un malade qui a la dysenterie, elle le guérit. Enfin la feuille de thé était autrefois un remède universel; je ne sais s'il réussissait toujours; dans tous les cas il était bien facile à prendre.