La région intéresse par son caractère de sauvage grandeur; tantôt le Yangtseu coule, calme et tranquille, ayant à peine 20 mètres de large, entre deux hautes montagnes; le soleil ne pénètre jamais dans ces endroits resserrés, et il y fait sombre et froid; puis, tout à coup, une vallée fraîche et riante se présente, le fleuve s'élargit, s'étale, et l'on entend au loin le bruit d'un rapide, semblable au tonnerre. Un des passages des plus saisissants se trouve aux approches des gorges de Feung-Chien où la vallée se rétrécit; on aperçoit de grands bancs de roche et des villages, des hameaux plutôt, perchés sur les hauteurs; les artistes chinois ont souvent représenté les sites agrestes et en même temps si attrayants du cours du Haut-Yangtseu, et plus d'un kakemono nous montre les temples couronnant les sommets des falaises, tandis qu'au bas le fleuve coule dans le brouillard, et qu'un pêcheur en barque jette ses filets.
La partie la plus pénible de la navigation commence à Itchang et finit à Kouei-Tcheou-Fou, petite préfecture d'environ 30.000 habitants, à la limite des provinces du Houpe et du Sseu-Tchuen. A partir de Kouei-Tcheou, la navigation devient plus aisée, et une fois que l'on a franchi le rapide de Chang-Chou-Long, lequel est encore assez périlleux et demande parfois une journée de travail à la corde, on peut se reposer de ses peines, quoique cependant on ne soit pas hors de toute difficulté. Toutefois, le plus pénible est fait, et c'est sur un fleuve parfaitement calme qu'on aborde à Tchong-King.
CHAPITRE X
I. La province du Hounan; les rivières qui l'arrosent.—II. Caractère rude de la population.—III. Fertilité du sol.—IV. Les bois du Hounan.—V. Les richesses minières.—VI. Les industries.—VII. Routes commerciales.—VIII. Yo-Tcheou (Yochow) ville ouverte au commerce étranger; ses transactions.—IX. Tchang-Cha-Fou (Chang-Sha-Fu) capitale du Hounan; son commerce; difficultés rencontrées par les Européens pour y résider.—X. La fête du dragon.—XI. Les monts Nan-Ling et les aborigènes.
I.—La province du Hounan n'est bordée par le Yangtseu que sur une faible étendue, où il forme une partie de sa limite septentrionale; mais elle est arrosée par quatre rivières qui se jettent dans le lac Tong-Ting, lequel communique avec le grand fleuve au port de Yo-Tcheou. Cette province a une superficie égale à celle de la France, et la rivière qui l'arrose à l'est, le Siang, est le plus long des cours d'eau qui alimentent le lac. Le Siang prend sa source sur les frontières du Kwang-Tong et du Kiang-Si et passe à Heng-Tcheou et Tchang-Cha avant de se jeter dans le lac; près de sa source il possède de nombreux affluents navigables qui offrent de grandes facilités au commerce local des trois provinces du Kiang-Si, Kwang-Tong et du Kwang-Si. Au centre se trouve le fleuve Sou qui est navigable seulement pour les petites jonques, lesquelles doivent d'ailleurs être tirées presque continuellement à la cordelle à cause des nombreux rapides: le bassin du Sou est très fertile, mais aucun grand centre n'existe dans ses limites, et les produits de son sol sont exportés soit vers Tchang-Cha, soit vers Tchang-Te. A l'ouest du Sou, coule la rivière Yuen, d'une longueur égale à la rivière Siang, mais beaucoup moins navigable, par suite des nombreux rapides échelonnés le long de son cours. La quatrième rivière est le Li-Chouei, qui se déverse aussi dans le lac Tong-Ting; mais son cours inférieur seul est navigable et elle n'offre guère de commodités au point de vue commercial.
Située entre le 30e et le 26e degrés de latitude nord, cette province est très montagneuse au sud, où la chaîne des monts Nan-Ling la sépare du Kwang-Tong, ainsi qu'à l'ouest, où elle est voisine du Kwei-Tcheou. Dans sa région moyenne, c'est un pays ouvert, largement ondulé, tandis que, dans sa partie septentrionale, c'est un pays plat occupé en grande partie par le lac Tong-Ting qu'environnent des plaines alluvionnaires à l'embouchure des quatre rivières situées plus haut, interceptées de canaux. Le lac Tong-Ting apparaît en hiver comme un vaste marais, entouré de bancs de sable et de boue où grouillent les canards, les oies et les cygnes sauvages, et à travers lequel les eaux des rivières tracent leurs cours sinueux; mais aux hautes eaux, c'est-à-dire pendant la période qui s'étend de mai à octobre, il monte de 10 à 15 mètres et couvre une superficie de plus de 10.000 kilomètres carrés.
II.—La population du Hounan a toujours passé pour être violente et rude, et c'est au Hounan que se recrutaient les meilleurs soldats, disait-on. Longtemps la province a été le foyer de la propagande anti-étrangère et les atrocités commises en 1891, 1895 et 1900 sont encore présentes à la mémoire. Aujourd'hui, cependant, cet esprit semble se modifier et le peuple du Hounan a l'air de vouloir marcher dans la voie du progrès. Cette province passe à tort ou à raison pour une de celles où il y a le plus de lettrés et le plus de gens aisés. Il est évident qu'au point de vue agricole, le Hounan est l'une des provinces les mieux partagées de la Chine, et c'est là peut-être une des raisons de sa supériorité sur les provinces avoisinantes. Elle pourrait se suffire à elle-même, car elle produit tout ce qui lui est nécessaire, et en assez grande quantité pour en exporter le surplus. Seul le sel lui manque et doit lui venir des provinces voisines.
III.—Son sol est extrêmement fertile. En tête de ses principaux produits agricoles est le riz, dont on fait, dit-on, trois récoltes par an, grâce à des conditions climatériques spécialement favorables. Un proverbe chinois dit qu'une belle récolte au Hounan fournit de quoi manger à toute la Chine; (cependant les habitants prétendent au contraire que le sol de leur province est composé de trois parties de montagnes, six parties d'eau et une seulement de sol cultivable). Le riz est cultivé surtout dans les plaines qui entourent le lac Tong-Ting et dans la vallée de la rivière Siang. L'ingénieux système d'irrigation des Chinois leur a permis de soumettre également à cette culture les flancs des collines et des montagnes.
Le coton est cultivé dans tout le nord, notamment dans les préfectures de Li-Tcheou et de Tchang-Te-Fou; le tabac, de qualité supérieure, mais très chargé de nicotine, se rencontre principalement dans le district de Tcheng-Tcheou; la région produit encore l'indigo, le thé, qui est très estimé. C'est surtout le Hounan qui approvisionne de thé le marché de Hankeou, et l'exportation annuelle du thé noir du Hounan se chiffre par une somme de 20 à 25.000.000 de francs; il fournit aussi du thé vert, et celui qui provient de la petite île de Tcheou-Tchou, près du port de Yo-Tcheou, est, avec celui de Pou-eurl, réservé à la consommation du palais impérial.
Le Hounan produit aussi de la soie, mais très peu: la récolte était estimée il y a trente ans à 30.000 kilogs; et la culture des vers à soie était complètement abandonnée; on a essayé de la faire revivre tout dernièrement, et quelques riches Chinois de Tchang-Cha ont fait de nouvelles plantations de mûriers, mais on ne sait encore comment cette entreprise tournera et si elle finira par réussir.