Cette province n'est pas ouverte au commerce étranger; elle serait d'ailleurs, en l'absence de toutes routes ou voies ferrées, d'un accès difficile, et les échanges qu'on pourrait y faire seraient de peu d'importance, étant donnée la pauvreté des habitants.
II.—Les Miao-Tseu, qui vivent dans le centre et au midi de la province du Kouei-Tcheou, sont de deux sortes: les uns obéissent aux magistrats chinois et font partie du peuple chinois dont ils ne se distinguent que par leur coiffure; les autres ont leurs mandarins héréditaires qui sont originairement de petits officiers, lesquels servaient dans l'armée chinoise de l'empereur Hong-Wou, et qui, comme récompense, reçurent des titres et furent établis gouverneurs d'un certain nombre de villages. Ces gouverneurs indigènes furent appuyés par des garnisons chinoises placées en différents endroits fortifiés. Les Miao-Tseu s'accoutumèrent peu à peu à ce genre d'administration, et ils considèrent aujourd'hui leurs mandarins comme s'ils étaient de leur nation. Ces derniers, du reste, ont pris toutes les manières des villages miao-tseu qu'ils étaient chargés de gouverner. Cependant ils n'ont pas oublié de quelle province et de quelle ville ils sont; il y en a parmi eux qui comptent aujourd'hui vingt générations dans la province du Kouei-Tcheou. Quoique leur juridiction ne soit pas très étendue, ils ne laissent pas d'être à leur aise; leurs maisons sont larges, commodes et bien entretenues; ils jugent en première instance les procès qui leur sont soumis, et ils ont le droit de châtier leurs sujets, mais non de les condamner à mort. De leurs tribunaux, on appelle immédiatement au tribunal du tche fou ou préfet chinois.
Les indigènes s'enveloppent la tête d'un morceau de toile et ne portent qu'une veste bleue en cotonnade et des pantalons de même étoffe; mais les chefs sont vêtus comme des Chinois, surtout quand ils vont à la ville saluer le tche fou ou quelque autre autorité chinoise.
Les Miao-Tseu, encore indépendants, nommés par les Chinois Cheng-Miao-Tseu ou Miao-Tseu crus, c'est-à-dire non civilisés, ont des maisons à peu près comme celles des Laotiens et des Siamois, élevées sur pilotis. Dans le bas, au-dessous de la demeure familiale on met le bétail: bœufs, vaches, moutons, cochons; car ce sont les animaux que l'on voit le plus chez eux, sauf quelques chevaux; les maisons sont sales et sentent mauvais, toute l'odeur du bétail montant dans les chambres. Ces Miao-Tseu sont divisés en villages et vivent dans une grande union, quoiqu'ils ne soient gouvernés que par les anciens de chaque village. Ils cultivent la terre, ils font de la toile et des espèces de tapis qui leur servent de couvertures pendant la nuit. Cette toile n'est pas très solide, mais les tapis sont habilement tissés. Les uns sont de soie unie, de différentes couleurs, surtout rouges, jaunes et verts; les autres de fils écrus, d'une espèce de chanvre qu'ils savent fort bien tisser et qu'ils teignent également; ils n'ont pour vêtement qu'un pantalon et une veste comme leurs congénères chinoisés.
Par l'entremise de ces derniers, les Chinois arrivent à faire un certain commerce avec les Miao-Tseu indépendants, notamment le commerce des bois. Les indigènes les coupent et les font flotter jusqu'au bas des montagnes où les Chinois les reçoivent et en construisent de grands radeaux.
Plus près de la frontière du Yunnan, vivent d'autres Miao-Tseu, dont le vêtement diffère un peu de celui des précédents. La forme de ce vêtement le fait ressembler à un sac muni de manches très larges, lesquelles sont fendues jusqu'au coude; par-dessous ils portent une petite veste de différentes couleurs; les coutures sont ornées de toutes sortes de petites coquilles que l'on ramasse dans les lacs du Yunnan. Le couvre-chef ne diffère pas de celui des précédents. La matière de ces vêtements est une espèce de gros fil de chanvre ou de jute; c'est probablement la même matière première qu'on emploie pour faire les tapis dont j'ai parlé plus haut, et qui est tantôt tissée tout unie et d'une seule nuance, tantôt à petits carrés de diverses couleurs.
Parmi les instruments de musique dont ils jouent, on en voit un composé de plusieurs flûtes insérées dans un plus gros tuyau, muni d'une sorte d'anche; le son en est plus doux et plus agréable que celui du kin chinois, c'est comme une espèce de petit orgue à main, qu'il faut souffler. Ils savent danser en cadence et leur danse exprime fort bien des sentiments de gaîté, de tristesse... Tantôt ils s'accompagnent d'une sorte de guitare; d'autres fois d'un instrument composé de deux petits tambours opposés: ils le renversent ensuite comme s'ils voulaient le jeter et le mettre en pièces.
Ces peuples n'ont point parmi eux de bonzes ou prêtres de Bouddha; mais ils ont une sorte de religion fétichiste comme tous les Thai et les Shan, les Pou-Lao et autres tribus non chinoises du Yunnan.
Il y a, en fait, une foule de Miao-Tseu, et si les Chinois leur ont donné ce nom générique, ils les distinguent cependant entre eux par des noms spéciaux, généralement des noms méprisants. Ainsi, ceux qui se trouvent sur la frontière du Kouei-Tcheou et du Kouang-Si sont nommés Li-Jen ou Yao-Seu, Pa-Tchai, Lou-Tchai, etc...
Tous ces indigènes vont pieds nus et, à force de courir sur les montagnes, ils ont la plante des pieds tellement dure qu'ils grimpent sur les rochers les plus escarpés et sur les terrains les plus pierreux avec une vitesse incroyable et sans en être le moins du monde incommodés.