Si les hommes ont une coiffure très peu significative, la coiffure des femmes a quelque chose de grotesque et de bizarre, surtout dans certaines tribus. En général, leur chevelure est toujours arrosée d'une huile qui fait tenir les cheveux raides et les colle pour ainsi dire; elles les arrangent en un chignon qu'elles ornent de plaques d'argent, d'épingles, de cercles d'argent; quelques-unes mettent dans leurs cheveux une planchette d'un pied de long autour de laquelle elles les enroulent; puis elles les appliquent bien avec de l'huile ou de la graisse. Cette coiffure dure plusieurs mois, et les femmes Miao-Tseu ne la renouvellent guère que quatre à six fois par an. Il est d'ailleurs bien évident qu'avec ces modes de coiffures, il serait absolument impossible de se peigner tous les jours. Mais, lorsqu'elles deviennent âgées, elles se contentent de ramener leurs cheveux en toupet sur le haut de la tête et de les nouer avec des tresses. J'ai vu moi-même ces différentes coiffures, et je dois dire qu'elles produisent un effet étrange, notamment celle qui consiste en une petite planchette autour de laquelle les cheveux s'enroulent. La langue de tous ces peuples paraît être la même dans toutes les provinces, sauf quelques différences insignifiantes.

Tous les Miao-Tseu sont méprisés des Chinois qui les traitent de barbares et de voleurs de grand chemin. Cependant, ceux des Européens qui ont été en contact avec eux, dans quelque province que ce soit, les ont trouvés, au contraire, très hospitaliers et très respectueux de la propriété d'autrui. Quand j'ai voyagé au milieu d'eux, j'ai toujours été bien accueilli, et ils ne craignaient qu'une chose: l'escorte de soldats chinois qui m'accompagnait et qui les traitait plutôt durement. Aussi comprend-on que les Miao-Tseu aient leurs raisons de n'être pas satisfaits des Chinois. Ceux-ci leur ont enlevé tout ce qu'ils avaient de bonnes terres et continuent à les traiter, à l'heure actuelle, avec le plus grand sans-gêne quand ils se sentent les plus forts. Par suite, les Miao-Tseu n'aiment pas plus les Chinois, que les Chinois n'aiment les Miao-Tseu; ceux-ci regardent leurs conquérants, et non sans raison, comme des maîtres très durs. Il est toutefois à remarquer qu'aujourd'hui les Miao-Tseu vivant sur les montagnes sont laissés à peu près indépendants, et que l'administration chinoise ne se préoccupe guère de ce qui se passe chez eux.

CHAPITRE XII

I. La province du Sseu-Tchuen (Szechuen); description.—II. Les salines.—III. Les puits à pétrole.—IV. Bronzes; coutellerie; chapeaux de paille; peaux; musc; vernis et suif.—V. Médecines.—VI. L'attention des Européens attirée vers le Sseu-Tchuen.—VII. Commerce du port ouvert de Tchong-King (Chung-King), importation et exportation.—VIII. Produits du Thibet exportés par Tchong-King.—IX. Considérations sur le transport des marchandises et les voies commerciales.—X. La capitale Tcheng-Tou (Cheng Tu) et ses environs; promenades; le mont Omei.

I.—La province du Sseu-Tchuen est l'une des plus belles et des plus grandes provinces de l'Empire: le Yang-Tseu-Kiang la traverse tout entière; elle est très riche, non seulement par la quantité de soie qu'elle produit, mais encore par ses mines d'étain, de plomb, de fer; par son ambre et ses cannes à sucre, par ses pierres précieuses, et, dit-on, aussi par ses mines d'or. Elle abonde en musc, surtout dans sa partie occidentale qui touche au Thibet, pays du musc. On y trouve quantité d'orangers et de citronniers; des chevaux très recherchés quoique de petite taille, mais fort vifs et énergiques; des cerfs, des daims, des perdrix, des perroquets; une variété de poules à plumes douces comme la laine, petites et basses sur pattes, que dans toutes les provinces, les habitants s'amusent à élever en cage. C'est de la province du Sseu-Tchuen qu'on tire la meilleure rhubarbe.

Considérée par les étrangers aussi bien que par les Chinois comme une des plus riches sinon la plus riche province de l'Empire, le Sseu-Tchuen est en outre la plus peuplée, et sa superficie égale à peu près celle de deux autres provinces. Elle fut le grenier des Empereurs quand ces derniers avaient leur capitale à Si-Ngan-Fou, dans le Chen-Si, et sa ville principale, Tchen-Tou, fut au IIIe siècle la capitale des Han.

Le Sseu-Tchuen est arrosé par quatre rivières qui, courant du nord au sud, viennent toutes se jeter dans le Yangtseu en suivant la même direction, et forment par suite quatre thalwegs tout à fait parallèles; ces rivières sont le Kialing, le Lo, le Min et le Yaloung, la plus grande de toutes, qui part du Thibet et qui vient se confondre avec le Yangtseu sur la frontière du Yunnan et du Sseu-Tchuen. La rivière Min descend dans la plaine de Tcheng-Tou, où ses eaux se divisent en une quantité de bras ou canaux qui contribuent à la grande fertilité de cette partie de la province. Il ne faudrait d'ailleurs pas considérer le Sseu-Tchuen sous un seul aspect; en effet, si, depuis Kouei-Tcheou-Fou, ville frontière à l'est, vers le Houpe, jusque sur les rives de la rivière Min, à Tchen-Tou et Kiating, le sol est productif et la province bien peuplée; depuis le Min jusqu'à la limite occidentale il n'en est pas de même. Là les contreforts du Thibet s'avançant en rangs serrés, offrant des hauteurs de 2.500 à 3.000 mètres, occupent la majeure partie du terrain, qui est, de ce fait, impropre à la culture et fort peu habité. C'est, du reste, de ce côté que vivent éparses sur les hauteurs quelques tribus de Lolos, aborigènes non encore assimilés et qui ont jusqu'à présent été absolument réfractaires à la culture chinoise. Quand on parle donc de la fertilité, de la richesse du Sseu-Tchuen, il faut entendre d'une partie de la province.

II.—En fait de richesses naturelles, en dehors de celles que j'ai déjà citées, on peut noter l'une des plus importantes et qui fait l'objet d'une industrie locale très active: ce sont les puits d'eau salée. Les Sseu-Tchuennais font évaporer l'eau pour avoir ensuite le sel qu'ils expédient un peu partout à dos de bœufs. Ces puits de sel sont exploités, depuis des générations, d'une façon absolument primitive, mais qui fait honneur à la patience et à l'ingéniosité des Chinois. Avec les moyens dont ils disposent, ils mettent généralement trois ans pour creuser un puits. Quand il s'agit de tirer l'eau, ils descendent dans le puits un tube en bambou au fond duquel se trouve une espèce de soupape; lorsque le bambou est au fond du puits, un homme, au moyen d'une corde, imprime des secousses; chaque secousse fait ouvrir la soupape et monter l'eau. Quand le tube est plein, un grand cylindre en forme de dévidoir, de seize mètres de circonférence, sur lequel roule la corde, est tourné par deux, trois ou quatre buffles ou bœufs, et le tube monte; l'eau qu'on en recueille donne à l'évaporation un cinquième, quelquefois un quart de sel. Ce sel est très amer et n'a pas la force du sel marin. Ces salines, dont les plus connues et les plus renommées se trouvent à Tseu-Lieou-Tsing, sont exploitées depuis des générations soit par des compagnies, soit par des familles, et à l'heure actuelle c'est toujours la vieille méthode qui triomphe; personne n'admet d'innovation, et celui qui introduirait les procédés d'extraction à l'européenne serait immédiatement en butte aux tracasseries, à la haine même de ses compatriotes et obligé de quitter le pays. Les corporations qui vivent des salines sont si nombreuses et si puissantes qu'on se demande à quelle époque pourra se faire l'exploitation normale et rapide par nos moyens mécaniques.

III.—A côté des puits salants, se trouvent les puits de feu (Ho tsing). On s'en sert pour éclairer les exploitations la nuit. Un petit tube en bambou ferme l'embouchure des puits et conduit l'air inflammable où l'on veut; on l'allume et il brûle sans s'arrêter. La flamme est bleuâtre et donne une lumière très douce. Ces flammes proviennent évidemment des nappes de naphte souterraines qu'on a dernièrement découvertes au Sseu-Tchuen, mais qui n'ont jamais été mises en exploitation.

Pour évaporer l'eau et cuire le sel, les Chinois se servent de grandes marmites en fonte, qu'ils emplissent au fur et à mesure de l'évaporation, de sorte que le sel, quand l'eau est complètement évaporée, remplit la cuvette à pleins bords et en prend la forme. Le bloc de sel est dur comme la pierre; on le casse en trois ou quatre morceaux pour qu'il soit plus facilement transporté à dos de mulets ou de bœufs. Pour chauffer les chaudières on emploie soit le charbon, soit le feu naturel. Les couches de charbon sont quelquefois assez épaisses et descendent à une grande profondeur, mais on n'exploite qu'à la surface; on n'ose pas ouvrir de grandes mines, car on ne peut employer la lumière à cause du grisou, et les ouvriers, la plupart du temps, vont à tâtons ou s'éclairent avec un mélange de sciure de bois et de résine qui brûle sans flamme et ne s'éteint pas.