Pour l'emploi du feu naturel, quand on peut y avoir recours, c'est infiniment plus simple: à trente centimètres sous terre, sur les quatre faces du puits, sont plantés quatre gros tubes de bambou qui conduisent l'air sous les chaudières. Un seul puits fait chauffer plus de trois cents chaudières. Chaque chaudière a un tube de bambou à l'extrémité duquel est adapté un tube de terre glaise qui empêche le bambou de brûler; le système, on le voit, est très simple et, pour éclairer l'exploitation la nuit, on creuse d'autres trous dans lesquels on fixe de longs bambous; on a alors des torches permanentes et donnant toujours la même lumière. Les nappes souterraines, qui fournissent ainsi un gaz inflammable, sont évidemment des fleuves de pétrole, et ils sont tellement abondants qu'avec une exploitation européenne raisonnée, la Chine pourrait s'éclairer sans avoir recours aux pétroles d'Amérique et du Caucase; mais la grosse difficulté est de convaincre toute cette population qui vit des puits de sel et des puits de feu. Ce sera très long et il sera nécessaire d'agir avec beaucoup de prudence.

IV.—En dehors de cette industrie toute spéciale, le Sseu-Tchuen fabrique des bronzes renommés, mais je crois cependant que les beaux bronzes du Sseu-Tchuen ont surtout été fondus autrefois; car aujourd'hui on n'en trouve guère. La soie y est travaillée et ouvrée. La coutellerie de Tcheng-Tou est renommée; de même aussi la fabrication de chapeaux de paille; d'ailleurs les tresses de paille du Sseu-Tchuen et particulièrement de Tcheng-Tou sont expédiées par gros chargements sur Changhai, à destination d'Europe, et deux maisons françaises de Changhai en exportent chaque année de grandes quantités sur Paris.

Le Sseu-Tchuen est aussi le marché des laines et des peaux de chèvre et de yack provenant du Thibet; du musc qui devient une marchandise rare et très frelatée; de la cire animale ou tchang pela, c'est-à-dire cire blanche des insectes. Ce sont de petits insectes qui la forment. Ils sucent le suc d'une espèce d'arbre, et à la longue ils le changent en une sorte de graisse blanche qu'ils fixent aux branches de l'arbre; on la récolte en râclant les branches en automne, puis on la fait fondre sur un feu doux, enfin, on la passe pour en chasser les impuretés et on la verse dans l'eau froide où elle se fige. Elle est polie et brillante, on la mêle avec de l'huile et on en fait des chandelles. On trouve cette sorte de cire au Hounan également, ainsi qu'au Yunnan; mais celle qu'on récolte au Sseu-Tchuen est supérieure. L'arbre qui porte l'insecte distillant cette cire est un arbre à feuilles persistantes; il donne des fleurs blanches en grappes au mois de mai et de petits fruits en forme de baie, ressemblant assez à de petites noix; les Chinois le nomment tong tsin chou. Les insectes sont blancs quand ils sont jeunes, et c'est à ce moment qu'ils font la cire. Quand ils ont rempli leurs fonctions, ils deviennent gris; ils se réunissent alors en forme de grappes et s'accrochent aux branches de l'arbre; au printemps ils font leurs œufs et construisent des nids comme les chenilles; chacun de ces nids contient plusieurs centaines de petits œufs blancs, lesquels, une fois éclos, livrent passage à une nouvelle génération d'insectes. Ainsi tous les ans, le même arbre donne une récolte de cire. Il faut avoir bien soin de surveiller l'arbre et d'empêcher l'invasion des fourmis qui mangeraient les insectes et détruiraient la récolte.

V.—Mais ce que le Sseu-Tchuen produit avec abondance, ce sont les médecines, et c'est de ce fait que la province a une célébrité spéciale parmi les Chinois; car le Chinois prend des médecines à tout propos et hors de propos. Or le Sseu-Tchuen lui en fournit abondamment. Rhubarbe et herbes médicinales de toutes sortes, cornes de cerf, os de dragon, et quantité de drogues extraordinaires, de mixtures sans nom, tout cela vient du Sseu-Tchuen. Les jonques qui partent de Tchong-King en amènent des chargements considérables à Hankeou et à Changhai, d'où ils sont dirigés dans toute la Chine.

VI.—La province qui nous occupe en ce moment a été l'objet de l'attention générale vers 1895 et les années qui ont suivi. Ce devait être l'eldorado rêvé. Tous les Européens s'accordaient à reconnaître au Sseu-Tchuen une valeur commerciale énorme; je crois qu'aujourd'hui on en est un peu revenu. D'abord l'accès de la province est particulièrement difficile et restera tel tant qu'une voie ferrée ne reliera pas Tchong-King et Tcheng-Tou à Hankeou et à Changhai, et puis, il faut bien le dire aussi, plus la Chine s'ouvrira, moins l'Européen aura de chances, surtout dans l'intérieur; car l'intelligence du Chinois s'ouvrira en même temps et le commerce restera dans les mains chinoises. Il n'y a qu'à voir la situation actuelle des grands centres comme Changhai et Hankeou; les maisons européennes s'y livrent une concurrence effrénée et sont de plus en plus battues en brèche par les maisons chinoises qui commencent à travailler directement; les profits sont loin d'être ce qu'ils étaient autrefois, et l'Européen en Chine doit fournir un travail considérable. Que sera-ce dans l'intérieur du pays? Seuls les Japonais pourront tenir quelque temps, mais le Chinois, une fois bien outillé et au courant des affaires de l'Occident, finira par laisser loin derrière lui tous les étrangers.

VII.—Le commerce total de Tchong-King pour l'année 1908 s'élève à la somme de 31.180.995 taels, contre environ 28.000.000 de taels en 1907 et 28.000.000 également en 1906. La ville de Tchong-King, qui est en même temps le port ouvert aux étrangers, est le centre commercial non seulement du Sseu-Tchuen, mais de la Chine occidentale et du Thibet chinois. La ville s'élève sur l'extrémité d'une colline assez haute et rocheuse, formant presqu'île au confluent de la rivière Kialing avec le Yangtseu. Elle est entourée, comme toutes les villes chinoises, d'un mur crénelé, percé de neuf portes. Le climat de Tchong-King, sans être malsain, est très lourd l'été à cause de la chaleur humide; quant à l'hiver qui est parfois très frais, il est désagréable à cause des brouillards épais qui s'élèvent du fleuve tous les matins. Sur la rive gauche du Kialing, en face de Tchong-King, se trouve la petite ville de Kiang-Pe-Ting, laquelle, avec Tchong-King, forme une agglomération d'environ 300.000 âmes. C'est en 1891 qu'a été ouvert le port de Tchong-King; vers 1893-1894, un Français est allé s'y installer et a assez bien réussi; aujourd'hui plusieurs maisons étrangères y ont établi des succursales, mais tout le commerce est entre les mains des indigènes. La Compagnie française des Indes et de l'Extrême-Orient y entretient un agent. Le gouvernement français, les missionnaires catholiques et protestants subventionnent également des hôpitaux et des écoles à Tchong-King et à Tcheng-Tou; enfin, un Japonais, M. Ishidzuka, a entrepris la construction d'une manufacture pour la préparation des cuirs du Sseu-Tchuen à Tcheng-Tou.

La situation commerciale de la province du Sseu-Tchuen, au cours de l'année 1908, a été, grâce à un ensemble de conditions favorables, particulièrement prospère[15]. La totalité du trafic qui a été contrôlé par l'administration des douanes chinoises de Tchong-King représente une valeur de 31.180.995 taels (environ 110.000.000 de francs), soit une augmentation de 15.000.000 de francs sur l'année 1907. Comme on estime qu'un cinquième seulement du commerce de la province passe par les douanes maritimes, la majeure partie des marchandises dirigées sur le Bas-Yangtseu, par les maisons chinoises de la place, acquittent les droits aux octrois indigènes ou likin. La valeur brute du commerce de Tchong-King peut être évaluée à 500 millions de francs. Ce chiffre semble d'abord considérable; il n'a cependant rien qui puisse surprendre si l'on considère que cette ville est le seul port ouvert d'une province qui compte plus de 40.000.000 d'habitants. Ce chiffre a, d'ailleurs, dû être de tout temps le chiffre normal des transactions du Sseu-Tchuen; seulement, comme autrefois nous n'avions aucune statistique pour nous en rendre compte, nous l'ignorions. Les produits de toute la Chine occidentale, du Yunnan septentrional, du Kouei-Tcheou même, ne trouvant leur débouché qu'à Tchong-King, il n'y a pas lieu de nous étonner.

[15] D'après les documents du ministère des Affaires étrangères.

Le nombre des jonques affrétées s'est élevé à 2.567, et le prix moyen du fret par picul à la montée a été de 80 francs d'Itchang à Tchong-King, et de 25 francs à la descente. La plus forte crue du Yangtseu n'a été que de 52 pieds, alors qu'au cours des années précédentes on avait fréquemment enregistré 80 et même 100 pieds.

L'argent s'est maintenu au taux moyen de 930 taels de Tchong-King pour 1.000 taels de Changhai. Toutefois, en automne, l'envoi de quantités importantes de numéraire aux grandes salines du Tseu-Lieou-Tsing, et surtout dans les marchés thibétains, pour payer les dépenses de l'expédition militaire chinoise, a eu pour résultat une hausse subite de l'argent. Les banquiers qui échangeaient 930 taels de Tchong-King contre 1.000 taels de Changhai n'en donnèrent plus que 890. Cette crise dura près d'un mois et causa quelque malaise sur le marché. Cependant il n'y eut aucune faillite à signaler. En somme, malgré la crise monétaire, l'année a été bonne; l'agriculture, au reste, a été également favorisée, et le prix des denrées est resté peu élevé, à tel point qu'on a pu exporter du riz et des céréales au Houpe.