[19] Il n'y a, d'ailleurs, pour se convaincre de notre infériorité, qu'à lire les statistiques du commerce extérieur: en 1890 notre commerce extérieur atteignait 8.190 millions; en 1905 il a atteint 9.438 millions; mais pendant le même temps, celui de l'Allemagne passait de 9.342 millions à 15.924, et celui de l'Angleterre de 17 milliards à 22 milliards; pendant la même période les transactions des États-Unis doublaient.
J'estime que c'est faire œuvre de bon Français que de dénoncer toujours et partout notre laisser-aller. Si cela seulement pouvait être utile!
En somme, à l'heure actuelle, l'Européen peut trafiquer dans toute la Chine, et notamment sur le Yang-tseu; depuis son embouchure jusqu'au Sseu-Tchuen, de nombreux ports ouverts lui permettent soit d'importer ses marchandises, soit d'exporter les produits du pays; une province, la dernière ouverte aux étrangers, a surtout attiré les vues des puissances, et cette province est le Sseu-Tchuen qu'on se figure, à tort ou à raison, renfermer des trésors et contenir une population riche capable d'absorber une quantité relativement grande de produits européens. Mais le Sseu-Tchuen n'est pas pour le moment abordable aux vapeurs et, le fût-il jamais, il est bien évident que ce ne sera pas immédiatement, ni du reste dans un avenir très rapproché. Aussi les puissances les plus proches du Sseu-Tchuen par leurs possessions, l'Angleterre et la France, ont-elles eu l'idée de détourner le commerce de Tchong-King et Tchen-Tou par le Yunnan à l'aide de la voie ferrée. Déjà les Français ont atteint Yunnan-Fou avec le rail, et il suffirait maintenant pour eux de continuer la ligne vers Souifou sur le Yangtseu; mais en dehors des difficultés politiques avec la Chine qui entend dès maintenant construire elle-même les voies ferrées sur son territoire, il y a la question des difficultés matérielles, et elles sont considérables. Si nos ingénieurs ont déjà eu de la peine à atteindre Mong-Tseu, ils auraient encore bien plus de travail à accomplir pour atteindre, par delà Yunnan-Fou, à Tong-Tchuan, le bassin du Yangtseu. D'ailleurs, je ne crois pas, ainsi que je l'ai dit plus haut, que, même achevé et marchant régulièrement, ce chemin de fer détourne jamais le commerce du Sseu-Tchuen sur Haiphong; il préférera toujours la voie fluviale, moins chère pour aller à Changhai, port central de l'Extrême-Orient, à la voie ferrée, beaucoup plus chère, pour gagner Haiphong, port fort mal situé et n'étant pas, ne devant jamais être, à cause de sa situation même, un marché très fréquenté.
De notre côté donc, il y a peu de chose à espérer.
Du côté anglais, par Bhamo, Teng-Yueh, Yong-Tchang-Fou et Tali, il y aurait peut-être plus à faire si les immenses chaînes de montagnes qui bordent les deux rives de la Salouen et du Mékong parvenaient à être franchies. C'est là, en effet, le point difficile, la pierre d'achoppement du projet des Anglais. Depuis des années leurs ingénieurs étudient le passage de Teng-Yueh à Tali. Arrivé à Tali, l'établissement de la ligne n'offrirait plus de difficultés insurmontables; évidemment ce ne serait pas sans beaucoup de temps et d'argent, mais enfin la ligne se ferait, et alors, de Tchong-King par Tali, Teng-Yueh et Bhamo, le chemin de fer irait rejoindre Rangoon en attendant que par Mandalay et Chittagong il puisse aller gagner Calcutta. Il est probable que la réalisation de ce projet est dans les contingences futures, et alors le commerce du Sseu-Tchuen aurait évidemment tout intérêt à suivre cette voie qui lui épargnerait un parcours énorme. Mais les montagnes de la Salouen et du Mékong pourront-elles être bientôt franchies? Tout est là.
Quoi qu'il en soit, la situation de l'Angleterre, malgré notre chemin de fer de Yunnan-Fou, est en fin de compte meilleure que la nôtre; elle pourrait, en effet, voir ses lignes de chemin de fer de l'Inde rejoindre celles de la Chine et ne faire qu'un grand tronçon direct de Bombay à Changhai.
CHAPITRE XVII
I. Corporations, clubs et sociétés secrètes en Chine.—II. Les Taiping dans le Yangtseu.—III. Conclusion.
I.—Nul pays plus que la Chine, à mon sens, ne pratique le système des associations, associations de parenté, d'intérêts, de professions, voire de non-professions, puisque les mendiants eux-mêmes sont associés. Les associations de parenté sont des réunions des gens portant le même nom de famille et unis pour défendre leurs intérêts familiaux et de clan. Les corporations d'ouvriers se réunissent pour délibérer sur tout ce qui intéresse leur métier; celles de négociants sur tout ce qui regarde leur commerce: prix courants, taux des salaires, célébration des fêtes de leurs patrons. Mais les plus intéressantes sont les associations de gens de la même province vivant dans une autre province; dans toutes les grandes villes de l'Empire, souvent même dans des villes de moindre importance mais où il se fait un certain commerce, les voyageurs et les marchands d'une même province, qui parlent le même dialecte, observent les mêmes usages et ont les mêmes intérêts construisent un local plus ou moins vaste, plus ou moins riche, suivant leurs ressources; ils s'y rassemblent pour traiter de leurs affaires, prendre une tasse de thé et de temps en temps donner des fêtes. Si des compatriotes de la même province se trouvent de passage, sans logement, sans hôtel, ils trouvent là le gîte et le couvert, et les malheureux sont toujours certains d'y être secourus. Quelques-unes de ces maisons ou houei kouan (maison de l'assemblée, club, pourrait-on dire) sont réellement très luxueuses; dans les grandes villes comme Changhai, Hankeou, ce sont de vastes bâtiments bien aménagés à l'intérieur, et où les chambres sont ornées de peintures et de sculptures souvent jolies. A Hankeou notamment, le houei kouan du Chen-Si-Kansou est peut-être le plus beau monument de la ville.
Toutes ces associations sont, bien entendu, absolument pacifiques; cependant, dans telle circonstance où l'autorité leur semble avoir dépassé ses droits, elles ne craindront pas de résister, et elles triompheront souvent du mauvais vouloir des mandarins. Jamais cependant elles ne susciteront ni révolte ni querelle sans motifs, et elles feront toujours entendre tranquillement mais fermement leurs réclamations à l'autorité.