Il n'en est pas de même des sociétés secrètes qui, à l'abri de rites impénétrables, et dans un but religieux en apparence, mais politique en réalité, ont souvent menacé l'existence de l'Empire. La Chine est le réceptacle des sociétés secrètes: conspirateurs, fanatiques, mécontents, ambitieux, malfaiteurs, tout ce monde se réunit sous la bannière de diverses sociétés redoutables, en dépit de leurs noms inoffensifs. La plus ancienne est celle du «Nénuphar blanc» (Pei lien kiao) qui aurait, d'après ses adeptes, deux mille ans d'existence. Chaque postulant est soumis à un serment avant d'y être admis: il jure de croire et de pratiquer au prix de son sang et de sa vie tout ce qui lui sera enseigné ou commandé, et il se voue, s'il venait à être parjure, à la mort et à la malédiction éternelle des frères. Beaucoup de femmes font partie de cette société; celle-ci a sa hiérarchie, tout comme la franc-maçonnerie en Europe, à laquelle elle ressemble d'ailleurs en tant qu'organisation; elle possède des experts dans les rites, des sous-préfets, des docteurs de la loi, un président de la justice; enfin le chef suprême porte le nom de Wouang, le roi. Dans chaque province elle a des maisons de réunion, et si les femmes y ont accès, du moins ne sont-elles pas admises aux dignités et aux emplois.
Le Pei lien kiao, au commencement de ce siècle, alluma l'incendie et provoqua la révolte dans une partie de l'Empire sous le règne de Kia-King (1796-1821), et pendant dix ans résista à ses troupes. La société de la Triade ou des Trois points (San tien houei) est du même genre. C'est elle qui, au début, prêta son appui à la fameuse insurrection des Taiping qui prit naissance dans la province du Kouang-Si vers 1850, sous la direction d'un certain Hong-Sieou-Tsouen, et qui s'étendit comme une traînée de poudre sur la Chine entière, principalement dans les provinces bordant le Yang-Tseu-Kiang. Ce Hong-Sieou-Tsouen fut-il un illuminé ou joua-t-il l'illuminé pour s'attirer des disciples? Toujours est-il qu'il exerçait sur eux un charme qui les entraîna loin. Il était lui-même fils d'un fermier et était né en 1813. En 1833 il essaya de passer un examen à Canton, mais il fut refusé. Pendant qu'il résidait dans cette dernière ville, il eut l'occasion d'avoir entre les mains un certain nombre de brochures sur le christianisme, mais il négligea de les lire. Désespéré de son échec aux examens, il tomba malade et crut voir dans son délire un homme qui lui remit un sabre pour combattre et détruire tous les êtres humains qui s'étaient écartés de la bonne voie. Ce songe devait avoir une grande influence sur sa vie future.
Vers 1843 il se présenta de nouveau aux examens; mais il fut une seconde fois refusé; c'est alors qu'il se décida à lire les brochures chrétiennes, petits tracts protestants, qu'il avait depuis si longtemps en sa possession. Il y vit une corrélation avec le songe qu'il avait eu, et se crut dès lors destiné à être le souverain de la Chine. Il imagina une sorte de christianisme spécial et se mit à détruire les idoles; il prêcha et convertit un nommé Yun-Chan. Ce dernier obtint un brillant succès et en peu de temps fit deux mille convertis. Tous deux préparaient en silence leurs plans de révolte; mais les choses, malheureusement pour eux, furent brusquées par les mandarins eux-mêmes, qui voyaient d'un mauvais œil les réunions provoquées par les deux amis.
Alors commença la destruction des temples, la lutte contre l'autorité. Deux commissaires, Sai-Song a et Ta-Hong a furent désignés pour réprimer la révolte; mais les troupes impériales furent battues partout; les Taiping s'emparèrent de Nankin en 1853, et en firent leur capitale.
Mandarins en grand costume.
II.—Cette rébellion des Taiping est l'une des plus sérieuses et des plus longues qui aient éclaté en Chine dans les temps modernes, et les provinces de la vallée du Yangtseu ont eu particulièrement à en souffrir. Le premier acte de révolte fut, en 1850, la prise de la petite ville de Lien-Tcheou, dans le Kouang-Si, que les rebelles fortifièrent; mais ils s'aperçurent bien vite que cette place ne leur serait d'aucune utilité et ils l'abandonnèrent pour occuper Tai-Tsoun. L'ordre et la discipline qui au début régnaient parmi les Taiping attirèrent dans leurs rangs de nombreux adhérents, et notamment les chefs de la société Les trois points. Ces derniers, cependant, ne restèrent pas longtemps des alliés fidèles; car ils n'avaient pas pour but, comme les Taiping, de renverser la dynastie régnante.
C'est à Tai-Tsoun que Hong-Sieou-Tsouen lança ses premières proclamations comme fils du Ciel; il s'empara ensuite de la ville de Yan-Ngan et essaya de marcher sur la capitale du Kouang-Si, Kouei-Lin, d'où il fut repoussé par les troupes impériales et qu'il renonça à occuper; il détourna ses troupes vers le Hounan et s'empara d'une place forte qui lui donnait le commandement de toute la région arrosée par la rivière Siang. Il parvint très rapidement à Tchang-Cha-Fou et de là envahit le Yang-Tseu-Kiang. Ayant, en effet, essayé en vain pendant trois mois de prendre la ville murée de Tchang-Cha, il la laissa derrière lui après avoir ravagé et dévasté le pays aux environs et, franchissant le lac Tong-Ting, il lança ses bandes sur Wou-Tchang et Han-Yang qui furent occupées sans grande résistance. Rien alors ne s'opposa plus aux progrès des Taiping; poursuivant leur chemin le long du grand fleuve, ruinant tout, détruisant tout sur leur passage, ils s'emparèrent de Ngan-Kin (province du Ngan-Houei) et de Kieou-Kiang (province de Kiang-Si) et finalement, le 8 mars 1853, ils entrèrent dans Nankin dont, ainsi que je l'ai mentionné plus haut, ils firent leur capitale.
Les succès des Taiping avaient été extraordinaires; il est vrai de dire que les troupes impériales, mal conduites et sans organisation aucune, n'opposaient qu'une bien faible résistance aux insurgés. Hong, en effet, put envoyer plusieurs milliers d'hommes à la conquête de Pékin, et cette armée arriva près de Tien-Tsin, après avoir battu toutes les troupes impériales envoyées contre elle, et avoir en six mois traversé quatre provinces, pris vingt-six villes, semé la ruine et la famine partout où elle passait.
Cependant Pékin ne fut pas pris et les rebelles regagnèrent le Yangtseu en 1855, après avoir tout saccagé autour de la capitale. La division s'était mise dans leurs rangs, et ils s'étaient forcément affaiblis; ils pouvaient se battre et conquérir, non organiser, et ils n'avaient rien à mettre à la place du système de gouvernement qu'ils prétendaient renverser. Un an après leur retour dans le Yangtseu, ils ne possédaient plus que Nankin et Ngan-King, où ils étaient assiégés par les troupes impériales. Ils firent cependant, le 6 mai 1860, un nouvel effort, battirent leurs assiégeants, les dispersèrent et allèrent s'emparer de Sou-Tcheou dont ils massacrèrent la population avec la plus atroce barbarie. Ils s'avancèrent alors sur Changhai qui, grâce aux Européens, fut hors de leur atteinte.