C'est alors que le gouvernement impérial, sentant son impuissance et sa faiblesse vis-à-vis des rebelles, demanda l'assistance des Européens pour venir à bout des Taiping. Un américain, nommé Ward, réunit une petite armée et reprit Song-Kiang, près de Changhai; il fut tué dans la bataille, mais un compatriote prit sa succession dans le commandement de la petite armée qui, à cause des prouesses accomplies par elle fut surnommée: l'armée toujours victorieuse. Il fallait en finir; le colonel anglais Gordon fut chargé de poursuivre les insurgés; en juillet 1864 il réoccupait Nankin et, dans l'espace d'un an, les Taiping chassés de partout se débandèrent et n'offrirent plus aucune résistance. La révolte était réprimée.
Neuf provinces avaient été ruinées; des millions de vies humaines avaient été sacrifiées. Les Taiping étaient vaincus mais non les sociétés secrètes; et on le vit bien, il y a dix ans, lorsqu'en 1900 la société des Boxeurs (Yi-Kiuen-Houei) voulut recommencer à Pékin ce que les Taiping avaient fait à Nankin. (Il est vrai qu'ici ils étaient soutenus, non combattus par le gouvernement, lequel d'ailleurs aurait été culbuté s'ils avaient réussi.)
Ces sociétés ont des rites secrets inconnus aux simples mortels, et les grands chefs font croire aux adeptes une foule de stupidités et d'insanités très bien acceptées par les âmes naïves. Ainsi les chefs boxeurs avaient persuadé à leurs troupes qu'elles étaient invulnérables à la suite de certaines incantations et de certaines cérémonies, et qu'elles pouvaient se présenter sans crainte aux coups de fusils! Leur persuasion a dû être de courte durée; mais à l'époque de la révolte, on citait à Pékin des faits de ce genre: des soldats boxeurs s'étaient exposés bénévolement au feu de leurs camarades, les uns et les autres convaincus que les balles s'aplatiraient sur leurs poitrines; et la mort des uns était expliquée par les autres d'une façon toute naturelle: ils n'avaient pas procédé aux incantations selon les rites.
Parmi les autres sociétés politiques on peut citer le Tsai-Li-Houei (société de l'idéal), moins connu que les deux autres; le Ko-Lao-Houei (les vieux frères) qui fit tant de mal dans le Yang-tseu en 1890 et 1893-95; les Tchang-Tao-Houei (les longs couteaux).
Comme confrérie religieuse, on remarque le Yen-Wouang-Houei ou Confrérie du roi des enfers, qui est en même temps une espèce de société musicale; on n'accepte, en effet, comme adeptes que ceux qui ont quelques notions de musique vocale ou instrumentale. Il s'agit en effet, aux jours de fêtes de jouer de toutes sortes d'instruments afin d'adoucir à l'égard des morts le caractère féroce de Yen-Wouang, le roi des enfers. Les principaux instruments sont le tambour et la flûte et l'ensemble produit une cacophonie des plus remarquables.
Parmi les sociétés dont le but est utile ou humanitaire, je citerai: les sociétés de sauvetage (Fou-Che-Houei), les sociétés de pompiers (Ho-Houei) et la confrérie pour récolter les ossements abandonnés et leur donner une sépulture (Yen-Ko-Houei).
L'une des sociétés philanthropiques les plus parfaites qu'ait connues la Chine, et dont l'origine remonte, dit-on, à Confucius, est celle du Magnolia ou Yu-Leng-Houei. Elle a perdu son principal caractère qui était de protéger l'innocence des enfants, de les encourager dans la pratique des vertus et de leur inculquer le respect de l'autorité, la piété filiale et l'amour du foyer. Chaque ville, chaque village avait son petit groupe, et on enseignait aux jeunes associés la musique et les jeux récréatifs et innocents. La grande fête avait lieu chaque année le quatrième jour de la septième lune; les enfants revêtus de leurs habits de fête, accompagnés de leurs parents, donnaient au public une représentation de jeux et de courses, de prestidigitation et d'adresse. Actuellement la société n'existe plus, le nom seul reste, et il couvre une société secrète de gens sans aveu adonnés à tous les vices.
J'ai parlé de la société des mendiants; c'est bien l'une des plus ennuyeuses et des plus répugnantes qui existent en Chine. Quel est l'Européen ayant vécu dans ce pays qui n'a pas remarqué dans les rues ces bandes de bancals, de bossus, d'aveugles, d'estropiés, déguenillés, traînant leurs loques et poursuivant le passant jusqu'à ce qu'il ait versé son obole, infectant les rues et poussant des cris lamentables. Jamais spectacle plus navrant n'a frappé mes yeux, surtout quand je voyais de malheureux enfants, presque nus, traînés par leurs pitoyables parents ou mendiant au coin d'une rue, dans la boue glacée, sous l'œil indifférent des passants. Que de fois ai-je dû enjamber un cadavre absolument nu dans la rue la plus fréquentée de Hankeou, et voir le cadavre rester là trois ou quatre jours sans que personne s'en occupe ou y fasse attention! Oh! que la Chine a donc encore de progrès à faire au point de vue de l'humanité et de la charité! Tous ces beaux noms de société philanthropique ne couvrent aujourd'hui qu'un égoïsme immense; en était-il ainsi dans la Chine d'autrefois? Est-ce la décadence de l'Empire qui est la cause de ces horreurs?
Les voleurs eux-mêmes ont leur association, et elle est si bien admise que les paisibles bourgeois s'assurent contre les risques en payant tribut au chef. Malheur à celui qui ne consent pas à servir de rente régulière à ces bandits: sa maison est connue et, tôt ou tard, lors d'une occasion propice elle sera cambriolée.
III.—C'est sur cette esquisse de la vie sociale que j'arrêterai cette étude du bassin du Yangtseu. Pour le moment, cette partie de la Chine n'est guère intéressante que pour le négociant, l'homme d'affaires. Le voyageur, le touriste y sont rares, et pour cause. C'est que depuis Changhai jusqu'à Hankeou et Itchang, la nature est triste et monotone: vastes plaines sans horizon, rivières jaunâtres, ne sont point faites pour éveiller l'admiration, et c'est seulement dans la Chine occidentale que l'on pourrait trouver des paysages d'un caractère vraiment attrayant, tantôt grandioses comme dans les gorges du Yangtseu et les montagnes du Kouei-Tcheou et du Yunnan, tantôt gracieux et élégants comme dans les plaines du Sseu-Tchuen. Mais pour atteindre ces régions les moyens de communication manquent, et les rares voyageurs qui les ont parcourues étaient pour ainsi dire de véritables explorateurs. J'ai fait moi-même plus de 2.000 kilomètres à pied et à cheval dans la Chine occidentale, et je sais par expérience ce que c'est que de marcher sur des routes défoncées, sur des sentiers de chèvres et quelquefois dans les lits des torrents pour arriver dans quelque auberge infecte où souvent on ne trouve pas une poignée de riz et une botte de paille propre!