Pour nous, Français, nous ne pouvons guère espérer un développement de nos relations commerciales avec le Japon. Nos mousselines de laine, achetées autrefois en grande quantité, sont aujourd’hui imitées en Allemagne et en Suisse, et vendues meilleur marché par ces deux pays ; de plus, elles commencent à être imitées au Japon même ; le vin, un de nos principaux articles, n’est pas apprécié par les indigènes, et ce que nous en vendons (de 300 à 350.000 francs), est insignifiant. Quant à la métallurgie, il nous est impossible de la fournir ; car nous fabriquons et nous vendons plus cher que l’Angleterre, l’Allemagne, la Belgique et les États-Unis qui sont les fournisseurs actuels du Japon.

Le Japon développera naturellement de plus en plus son industrie, et il deviendra, de plus en plus, le fournisseur des marchés d’Asie, notamment du marché de Chine où il faut de la marchandise pas chère ; il sera, par contre, de moins en moins un bon client pour l’Europe et l’Amérique. « Les affaires y deviennent de plus en plus mauvaises et difficiles », m’écrivait encore, il y a quelque temps, un de nos compatriotes qui connaît bien le pays où il est établi depuis quarante ans.

Certes, le Japon ne manque pas de qualités : le courage, la patience, la persévérance ; ce qu’il a accompli dans un laps de temps très court, est certainement remarquable, pas toutefois si remarquable qu’on le croit généralement, si l’on veut bien considérer qu’il avait tout à sa disposition, qu’il n’avait qu’à prendre, et que l’Europe et l’Amérique l’ont aidé de toutes leurs forces et de toutes les manières. Il n’a pas eu à chercher ; tout était trouvé par les autres, et il n’a eu qu’à imiter et à adapter[17] ; mais ce dont il doit être loué, c’est d’avoir mis à sa transformation une volonté robuste, un savoir-faire et une application extraordinaires. En considérant sa grande facilité d’imitation et d’adaptation, sa mémoire précieuse, le soin méticuleux qu’il met dans tout ce qu’il entreprend, on ne peut que louer le Japon des efforts qu’il déploie pour se hausser à un degré d’humanité supérieure ; ce qu’il a fait mérite, certes, d’être remarqué comme il convient ; mais, évidemment, il lui manque encore beaucoup pour arriver au niveau de l’Europe. Seule, une élite a réussi à se transformer, plus ou moins complètement, et à s’occidentaliser ; mais la masse de sa population n’a pas bougé, et quand le voyageur quitte les quelques ports ou cités où l’étranger réside, pour se rendre dans l’intérieur, il trouve encore le Japonais tel qu’il était il y a cinquante ans.

[17] Or, si l’on veut bien y réfléchir, il est évident qu’il n’y a rien de bien difficile à imiter la civilisation matérielle de l’Occident. C’est une affaire de patience et de méthode.

CHAPITRE XIX

I. Les Colonies japonaises. Formose. — II. Finances. — III. Monopoles. — IV. Banques. — V. Commerce. — VI. Agriculture et Industries. — VII. Sakhalin et Kwang-Tong.

I. — Le Japon n’est pas seulement, aujourd’hui, confiné dans ses îles ; il déborde, et après deux guerres heureuses, il est devenu un peuple colonial. J’ai donc à passer en revue les différentes possessions que le hasard de la guerre a fait tomber sous sa domination.

En premier lieu se présente Formose, en chinois et en japonais, Tai wan. Cette grande île, située au sud-est de la Chine, dépendait, autrefois, de la province continentale du Fukien ; elle mesure 400 kilomètres sur 140. Une chaîne de montagnes coupe l’île du Nord au Sud et renferme plusieurs volcans. Les Chinois s’établirent dans cette île en 1430 ; les Portugais la visitèrent au XVIe siècle et lui donnèrent le nom de Formose à cause de la beauté du climat. Les Japonais et les Hollandais y fondèrent des colonies au commencement du XVIIe siècle ; mais en 1661 le fameux pirate Kochinga s’en empara et en resta maître jusqu’en 1683, époque à laquelle les Chinois la reprirent.

Avant d’entrer plus avant dans la statistique et l’économie de la Formose moderne, il n’est pas sans intérêt de connaître la peinture que fait de la Formose ancienne le jésuite du Halde : « Je dois parler un peu au long de cette île, et parce qu’elle a été longtemps inconnue même aux Chinois, dont elle n’est pas pourtant fort éloignée, et qu’ils n’ont commencé à y entrer que sous le règne du dernier empereur Kang hi (1662-1722) ; et parce que, d’ailleurs, le Gouvernement, les mœurs, les usages de ces insulaires, bien différents de ceux des Chinois, de même que les moyens dont ceux-ci se sont rendus maîtres de l’île, méritent un détail un peu étendu.

« Toute l’île de Formose n’est pas sous la domination des Chinois ; elle est comme divisée en deux parties, Est et Ouest, par une chaîne de montagnes qui commence à la partie méridionale de Cha Ma Ki Teou et ne finit proprement qu’à la mer septentrionale de l’île. Il n’y a que ce qui est à l’Ouest de ces montagnes qui appartienne à la Chine.