« La partie orientale, à en croire les Chinois, n’est habitée que par des barbares. Le pays est montagneux, inculte et sauvage. Le caractère qu’ils en font ne diffère guère de ce qu’on dit des sauvages d’Amérique. Ils les dépeignent moins brutaux que les Iroquois, plus chastes que les Indiens, d’un naturel doux et paisible ; s’aimant les uns les autres, se secourant mutuellement, nullement intéressés, ne faisant nul cas de l’or et de l’argent dont on dit qu’ils ont plusieurs mines ; mais vindicatifs à l’excès, sans loi, sans gouvernement, sans police, ne vivant que de la chair des animaux et de la pêche, enfin sans culte et sans religion.

« Les Chinois, avant même que d’avoir subjugué Formose, savaient qu’il y avait des mines d’or dans l’île. Ils ne l’eurent pas plutôt soumise à leur puissance, qu’ils cherchèrent de tous côtés ces mines ; comme il ne s’en trouvait pas dans la partie occidentale, dont ils étaient les maîtres, ils résolurent de les chercher dans la partie orientale où on leur avait assuré qu’elles étaient. Ils firent équiper un petit bâtiment afin d’y aller par mer, ne voulant point s’exposer dans les montagnes inconnues où ils auraient couru risque de la vie. Ils furent reçus avec bonté de ces insulaires, qui leur offrirent généreusement leurs maisons, des vivres et toutes sortes de secours. Les Chinois y demeurèrent environ huit jours ; mais tous les soins qu’ils se donnèrent pour découvrir les mines furent inutiles, soit faute d’interprète qui expliquât leur dessein à ces peuples ; soit crainte et politique, ne voulant point faire ombrage à une nation qui avait lieu d’appréhender la domination chinoise. Quoi qu’il en soit, de tout l’or qu’ils étaient allés chercher, ils ne découvrirent que quelques lingots, exposés dans les cabanes, dont ces pauvres gens faisaient peu de cas. Dangereuse tentation pour un Chinois ; peu contents du mauvais succès de leur voyage et impatients d’avoir ces lingots exposés à leurs yeux, ils s’avisèrent du stratagème le plus barbare : ils équipèrent leur vaisseau, et ces bonnes gens leur fournirent tout ce qui était nécessaire pour leur retour. Ensuite ils invitèrent leurs hôtes à un grand repas qu’ils avaient préparé, disaient-ils, pour témoigner leur reconnaissance ; ils firent tant boire ces pauvres gens qu’ils les enivrèrent ; comme ils étaient plongés dans le sommeil causé par l’ivresse, les Chinois les égorgèrent tous, se saisirent des lingots et mirent à la voile.

« Cette action cruelle ne demeura pas impunie ; mais les innocents portèrent la peine que méritaient les coupables. Le bruit n’en fut pas plutôt répandu dans la partie orientale de l’île, que les insulaires entrèrent, à main armée, dans la partie septentrionale qui appartient à la Chine, massacrèrent impitoyablement tout ce qu’ils rencontrèrent : hommes, femmes, enfants, et mirent le feu à quelques habitations chinoises.

« La partie de Formose que possèdent les Chinois mérite certainement le nom qu’on lui a donné ; c’est un fort beau pays ; l’air y est pur et toujours serein ; il est fertile en toutes sortes de graines, arrosé de quantité de petites rivières, lesquelles descendent des montagnes qui la séparent de la partie orientale ; la terre y porte abondamment du blé, du riz, etc. On y trouve la plupart des fruits des Indes, des oranges, des bananes, des ananas, des goyaves, des papayas, des cocos, etc. Il y a lieu de croire que la terre porterait aussi nos arbres fruitiers d’Europe, si on les y plantait ; on y voit des pêches, des abricots, des figues, des raisins, des châtaignes, des grenades. Ils cultivent une sorte de melon ; le tabac et le sucre y viennent parfaitement bien[18]. »

[18] Du Halde, Description de l’Empire de la Chine, passim.

Cette description des magnificences de Formose s’applique fort bien à la partie Nord de l’île, où les Portugais abordèrent en 1580, et où ils fondèrent leur établissement de Ki long. Mais la côte occidentale ne présente aucun bon port, et les navires, embossés au large, sont exposés au double inconvénient d’un mauvais ancrage et d’une très mauvaise réception de la part des indigènes ; quant à la côte orientale, elle ne possède que des côtes à pic et des torrents dont les embouchures sont fermées par les alluvions.

« Sur la fin de 1620, qui est la première année de l’empereur Tien-Ki, une escadre japonaise vint aborder à Formose. L’officier qui la commandait trouva le pays, tout inculte qu’il était, assez propre à y établir une colonie ; il prit la résolution de s’en emparer, et, pour cela, il y laissa une partie de son monde, avec ordre de prendre toutes les connaissances nécessaires à l’exécution de son dessein.

« Environ ce même temps, un vaisseau hollandais, qui allait au Japon ou en revenait, fut jeté par la tempête à Formose ; il y trouva les Japonais, peu en état de lui faire ombrage. Le pays parut beau aux Hollandais et avantageux pour leur commerce. Ils prétextèrent le besoin qu’ils avaient de quelques rafraîchissements et des choses nécessaires pour radouber leur vaisseau maltraité par la tempête. Quelques-uns d’eux pénétrèrent dans les terres, et, après avoir examiné le pays, ils revinrent sur leur bord.

« Les Hollandais ne touchèrent point à leur vaisseau pendant l’absence de leurs compagnons ; ce ne fut qu’à leur retour qu’ils songèrent à le radouber. Ils prièrent les Japonais, avec qui ils ne voulaient pas se brouiller, de peur de nuire à leur commerce, de leur permettre de bâtir une maison sur le bord de l’île qui est à une des entrées du port, dont ils pussent dans la suite tirer quelque secours, par rapport au commerce qu’ils faisaient au Japon. Les Japonais rejetèrent d’abord la proposition ; mais les Hollandais insistèrent de telle sorte en assurant qu’ils n’occuperaient de terrain que ce qu’en pouvait renfermer une peau de bœuf, qu’enfin les Japonais y consentirent.

« Les Hollandais prirent donc une peau de bœuf qu’ils coupèrent en petites aiguillettes fort fines, puis ils les mirent bout à bout et s’en servirent pour mesurer le terrain qu’ils souhaitaient. Les Japonais furent d’abord un peu fâchés de cette supercherie ; mais enfin, après quelque réflexion, la chose leur parut plaisante : ils s’adoucirent et ils permirent aux Hollandais de faire de ce terrain ce qu’ils jugeraient à propos ; c’est sur ce terrain qu’ils bâtirent le fort, qu’ils nommèrent Castel Zelandia. »