II. — Pour la Marine, le gouvernement shogunal s’était également adressé à la France, et c’étaient des ingénieurs français qui, les premiers, avaient construit l’arsenal de Yokosuka. Mais le gouvernement impérial, lorsqu’il créa son école navale, fit appel aux Anglais. Ce n’est que vers 1884 que M. Bertin, un de nos ingénieurs les plus distingués, fut demandé par les Japonais pour une période de quatre ans. La marine japonaise a donc été formée par l’Angleterre.
La campagne contre la Chine étonna d’abord ; mais la campagne contre la Russie surprit bien davantage, et l’Europe et l’Amérique comprirent qu’un concurrent terrible était né dans le Pacifique et dans les mers de Chine.
III. — Pour ceux qui suivaient de près le développement militaire du Japon ; pour ceux qui savaient, pour y avoir vécu, quelles ressources d’énergie militaire et d’orgueil patriotique ce pays renferme, les victoires japonaises n’ont pas été surprenantes ; il ne faut du reste pas oublier que la Russie n’avait, au début, à opposer aux forces japonaises, que des troupes sans cohésion et très peu nombreuses.
Il est incontestable que le Japonais est né soldat ; en six mois on peut en faire une excellente machine de guerre ; même d’un paysan qu’on sort de ses champs de riz, on réussit, en bien moins de temps qu’il n’en faut pour débrouiller un paysan français, à dresser un troupier parfait. Cela tient, évidemment, à ce que le Japon est encore tout près du moyen âge, de son moyen âge à lui, qui, en somme, n’a pris fin que voilà quarante ans à peine. Élevé au bruit des querelles armées, des tueries, des guerres entre seigneurs, le jeune Japonais était vite passionné pour le métier des armes. C’est cet atavisme qui lui a permis d’adopter le militarisme européen, et d’y réaliser des progrès si sérieux.
A l’heure actuelle, ne se reposant pas sur ses victoires, et, bien au contraire, ayant toujours l’œil ouvert sur l’avenir, le Japon, depuis son règlement de comptes avec la Russie, a dépensé des sommes considérables pour réorganiser, en les modifiant, son système et son organisation militaires. Sans bruit, mais avec une persévérance et une ténacité dont il a déjà donné plus d’un exemple, il a fait en sorte que, dans un temps relativement prochain, il puisse mettre en ligne des effectifs très puissants.
Il est très difficile de pénétrer les plans militaires du Japon ; tout ce qui concerne l’armée, les armements, les règlements, est tenu excessivement secret ; aussi, est-il besoin de le dire, on ne peut rien connaître de ce côté ; mais ce qu’on peut voir c’est le travail et l’activité incessants dans tous les arsenaux et les fabriques d’équipement militaire ; le nombre toujours croissant des régiments ; les sommes toujours plus fortes affectées aux budgets de l’armée et de la marine ; les mille manifestations extérieures qui ne peuvent échapper à personne et qu’il est, d’ailleurs impossible de cacher.
Il est un fait certain, indéniable, c’est qu’actuellement, après ses victoires, le Japon arme avec une fièvre de plus en plus grande.
Déjà les effectifs qu’on pouvait mettre sur pied lors de la campagne de Mandchourie ont été doublés, et il n’est pas exagéré de dire que, d’ici six ans ou sept ans, au plus tard, l’armée japonaise aura sur pied de guerre le même effectif qu’une bonne armée européenne. Or la matière combattante, le soldat, est au moins égale à celle de n’importe quel pays d’Europe, et ne recule pas devant la mort. Il semble, au contraire que le soldat japonais la désire ; de plus, avec une population de près de cinquante millions d’habitants, et d’habitants tous prêts au sacrifice suprême, on constate que le Japon n’est pas à bout. Une anecdote remontant au temps de l’attaque des forts de Taku, en 1900, au moment des boxeurs, fera voir combien les Japonais méprisent la vie. Les petits bâtiments de guerre, embossés devant les ports, avaient bombardé ceux-ci, lorsqu’un colonel japonais, trouvant que l’attaque n’allait pas assez vite, lança ses hommes à l’assaut sous une grêle de balles. Ils brisèrent une porte et entrèrent dans le fort, mais la moitié de l’effectif était par terre ; comme un officier étranger faisait remarquer au colonel japonais qu’on aurait pu arriver au même résultat sans perdre tant de monde : « Oh ! répliqua-t-il, du monde il y en a encore beaucoup au Japon ! »
Avec de tels hommes on peut tout oser. Le service militaire au Japon est dû par chaque citoyen indistinctement de dix-sept à quarante ans ; l’appel se fait dans l’année qui suit celle où le jeune homme a atteint ses vingt ans. Chaque année le nombre des appelés varie entre 515 et 520.000 ; mais le Japon, n’étant pas riche, ne peut enrôler sous les drapeaux qu’un nombre d’hommes en rapport avec ses ressources.
D’après le résumé statistique de l’Empire, le nombre des jeunes gens recruté était pour :