Cependant, dans certains centres, notamment à Osaka, ville très industrielle, centre important d’ouvriers de toutes sortes, les idées antimilitaristes commencent à trouver un terrain assez propice, et il est reconnu, par tous les officiers japonais, que la garnison d’Osaka est la plus indisciplinée. Ce n’est évidemment là qu’un symptôme encore assez faible, mais il n’en est pas moins vrai que le fait existe et qu’on a déjà été obligé de sévir à l’égard d’individus qui répandaient parmi les troupes des pamphlets contre l’armée.

Les Japonais n’ont pas, comme nous, de corps d’armée ; leur unité est la division et elle est augmentée d’une brigade de réserve ; actuellement l’armée japonaise compte dix-neuf divisions, plus la division de la garde ; on créera, sans doute, au fur et à mesure des ressources financières d’autres divisions, et il paraît assez probable que le Japon, alors qu’il aura complété sa nouvelle organisation militaire, possédera le double des divisions qu’il avait lors de la guerre contre la Russie, et qui était de douze, plus la division de la garde. On augmentera la cavalerie divisionnaire et l’artillerie ; cette dernière comprendra de l’artillerie lourde de campagne ; enfin les compagnies de chemins de fer seront portées à seize ; celles des télégraphes à huit avec une compagnie de télégraphie sans fil.

D’après les différentes revues et journaux militaires, le Japon avait au moment de la guerre de Mandchourie :

127 bataillons d’infanterie ; 55 escadrons de cavalerie ; 39 compagnies du génie.

Aujourd’hui il possède déjà :

229 bataillons d’infanterie ; 73 escadrons de cavalerie ; 54 compagnies du génie.

En trois ans l’augmentation a été, on le voit, considérable et elle donne une idée de la rapidité avec laquelle le Gouvernement japonais pousse la complète réorganisation de son instrument de guerre.

En même temps qu’il songeait à la formation nouvelle de ses divisions, le Japon opérait des changements considérables dans la tenue de ses hommes. Elle est de deux sortes : tenue d’hiver en drap et tenue d’été en kaki ; cette dernière a été adoptée à la suite de la guerre russo-japonaise : jusqu’alors les soldats avaient fait campagne en Chine et en Mandchourie avec le costume blanc qui a été reconnu trop impraticable. Le soldat est, en outre, beaucoup moins chargé que chez nous ; il est accompagné de coolies ou porteurs qui le soulagent beaucoup et il n’a sur lui que le strict nécessaire.

Le plus compliqué pour l’armée japonaise, c’est le transport et les vivres ; comme le riz forme la base principale de la nourriture (c’est notre pain), et comme sa cuisson est infiniment plus encombrante, il est nécessaire d’emporter un matériel qui est l’un des impedimenta les plus sérieux de l’armée japonaise. Ce matériel doit comprendre tout d’abord une grande marmite en fer ; comme il y a plusieurs marmites par compagnie, on voit ce que cela représente. Je me rappelle avoir ainsi vu défiler, au moment de la mobilisation en vue de la campagne de Chine, des lignes interminables de mulets et de chevaux chargés de deux immenses marmites placées de chaque côté du bât.

Dans les deux guerres qu’ils ont eu à soutenir récemment, les Japonais ont pu opérer leur ravitaillement comme ils ont voulu. Dans le premier cas, contre la Chine, ils avaient affaire à un ennemi qui s’évanouissait à leur vue ; dans le second à une armée composée de soldats très braves, mais trop lourds, ne sachant pas manœuvrer et se laissant acculer à leurs positions ; ils ont donc eu toute facilité ; mais contre une armée plus légère, plus rapide, de mouvements plus prompts, peut-être leur ravitaillement serait-il facile à couper. Somme toute, les Japonais, jusqu’ici ont fait deux campagnes où ils avaient pour eux tous les atouts dans leur jeu et où ils n’ont pas eu de grandes difficultés à surmonter. Contre un ennemi bien organisé et actif, ils auraient certes le même courage ; mais auraient-ils le même succès ?