Et c’est heureux, car cette déformation accomplie l’humanité périrait[28].
Et si ce n’est pas l’égalité que l’on cherche, si c’est l’identité ou la suppression des différences, disons tout d’abord que cette suppression est impossible. «L’esprit d’une femme et son cœur ne sont ni l’esprit ni le cœur d’un homme»[29]. Combien on doit s’en féliciter.
Voilà pourquoi la femme étant autre que l’homme et par conséquent n’étant point son égale doit avoir seulement les droits de son sexe et non ceux des hommes! Aussi ne devons-nous point sourire à la lecture de ces phrases: «Dès que l’égalité sexuelle sera conquise, la femme au contact de la vie contractera cette dureté de cœur, apanage jusqu’ici de l’autre sexe. Frappée, elle frappera; blessée, elle blessera; spoliée, elle spoliera[30].»
Oh! l’étrange et disgracieux type de femme que rêve Mme Pelletier! Quel monstre! et quelle chose plus navrante que cet être asexué! Mais vouloir enlever à la femme la seule chose qui la rende belle et bonne: sa tendresse; vouloir la lancer dans les combats pour qu’elle lutte, qu’elle frappe, et qu’elle... tombe! O! l’horrible cauchemar! Non! de l’homme et de la femme n’en faites point des âmes ennemies; ne proclamez pas le divorce des sexes, il y aurait trop de misères et trop de deuils!
3e: La femme doit voter pour défendre ses intérêts attaqués et sa liberté compromise
L’on nous dit: permettez aux femmes de voter, elles commenceront par demander une augmentation de salaire. N’est-il pas navrant de voir encore de nos jours des patrons, des directeurs de maison de commerce, assez peu scrupuleux pour obliger leurs ouvrières à un travail quotidien de douze et parfois quinze heures.
Regardons les journées d’une midinette: à 8 heures elle rentre à l’atelier jusqu’à midi. Une heure pour réparer ses forces grâce à un frugal repas n’excédant pas le plus souvent 75 centimes. De 1 heure à 7 heures 1/2 travail. Et dans les journées «à poussées», les veilles jusqu’à minuit achèvent d’épuiser ses forces affaiblies. Tout cela pour un modeste salaire de 20 à 30 sous par jour!
Que dire de ces millions de braves femmes peinant tout un jour pour gagner péniblement 1 fr. 25, 1 fr. 50? «Six millions de femmes manient à l’heure actuelle l’aiguille, la plume, l’ébauchoir, le livre d’enseignement, le scalpel, le Code, les leviers, les volants, les manettes à l’usine, la machine à écrire dans les bureaux. Songez que près de trois millions de femmes se courbent sur la terre et qu’on compte près d’un million de domestiques femmes. Refusera-t-on à ces laborieuses le droit de choisir des mandataires conscients ou conscientes de leurs intérêts?»[31].
Pourquoi nous enlever en outre le droit de disposer librement de nos salaires? La loi ne devrait-elle pas défendre le produit de notre travail contre un mari peu scrupuleux, gaspillant et dissipant au café le produit d’une semaine d’efforts. Oui les femmes ont raison de dire: puisque vous, hommes et législateurs, vous vous déclarez incapables de nous protéger contre des maris sans vergogne et sans pudeur, puisque vos lois ne défendent que les intérêts de vos semblables, donnez-nous au moins le droit de nous protéger, de conserver ce que notre travail nous donne, accordez-nous le droit de voter. Et puis que dire de cet asservissement, de cet esclavage, de cette infériorité dans lequel le mari, grâce aux liens du mariage, nous tient continuellement courbées? Notre opinion dans une discussion n’est rien, notre volonté est sans cesse annihilée, nos droits sont éternellement violés. Qui dit femme mariée dit esclave, dit servante.
Vos réclamations, mesdames, sont justes, mais peut-être entourées par instant d’une fausse sensibilité et d’un sentimentalisme excessif nuisant à leur justesse. Il faut toujours se méfier du cœur, dans les discussions; c’est un très mauvais conseiller, surtout chez vous, mesdames, et examiner une question avec impartialité quand on fait appel à ce viscère, nous paraît impossible.