Quand vous vous écriez: les salaires des femmes sont insuffisants en comparaison de leur travail, nous sommes entièrement d’accord avec vous. Il est, en effet, inadmissible que certains patrons exploitent ainsi des jeunes filles sans guide et sans soutien. Et si dans vos réclamations il est une note juste, une raison sérieuse qui milite en faveur de votre révolte, c’est bien celle-là. Mais le remède à vos maux n’est point dans le bulletin de vote.
Dites à ces femmes admirables, générales de votre armée, dites-leur vos souffrances et vos misères. Que des brochures, que des conférences dénoncent à la vindicte publique ces exploiteurs du travail féminin, les grands couturiers, les grands tailleurs, les grands patrons d’usines, les grands directeurs de salons de mode. Traquez-les, nommez-les, intéressez des hommes influents, des parlementaires actifs à vos malheurs. Soyez impitoyables dans vos attaques et fermes dans vos résolutions; et si malgré toute votre énergie le triomphe ne couronne pas vos efforts, n’hésitez pas: proclamez la grève, le seul moyen légal qui vous reste. Et tous les gens de cœur vous soutiendront.
Il ne faudrait point cependant, Mesdames, exagérer! Et quand vous parlez dans toutes les branches de l’industrie de salaires de misère, nous vous disons: casse-cou, le cœur commence à parler. Non, la femme n’est point l’éternelle exploitée, comme vous vous plaisez à le proclamer. Il n’est pas rare de trouver à Paris et dans nos grandes villes des femmes gagnant 5 et 6 francs, sans fournir pour cela un travail au-dessus de leurs forces. Les grandes administrations de l’État, Postes, Ministères, les grandes Compagnies, les entreprises privées, les exploitations agricoles, les maisons de commerce, les écoles et les lycées paient normalement, sans affamer leurs employées.
Notons que sur cinq millions et demi de femmes exerçant une profession, le nombre de femmes employées dans ces différentes branches s’élève à près de trois millions et demi, leurs salaires variant entre 5 et 8 francs, sans négliger, pour quelques-unes, le précieux avantage d’une retraite.
Ainsi donc, le but vers lequel devraient tendre tous vos efforts serait l’augmentation d’un salaire pour les femmes dont les travaux, soit de jour, soit de nuit, sont rémunérés bien au-dessous de leur valeur. Pour cela, point n’est besoin d’agiter incessamment au-dessus de vos sœurs le drapeau des revendications de vos droits politiques. Point n’est besoin de vous écrier tragiquement: Hors de l’urne, point de salut!
Non, Mesdames, ce moyen est ridicule. Concentrez plutôt tous vos efforts à vous grouper, à vous unir, à vous sentir les coudes; commencez à ne plus vous dénigrer, à ne plus vous battre entre illustres féministes; sachez savoir, vous les directrices du mouvement, faire souvent abstraction de vous-mêmes et ne point toujours ambitionner la place de généralissime ou de colonelle! Faites-vous les champions de cette noble cause: le relèvement du salaire de la femme; créez, par vos journaux, par vos revues, par vos conférences, une agitation intense; faites appel aux noms illustres et aux cœurs généreux, vous trouverez encore en France des hommes qui sauront défendre vos droits. Mais de grâce, ne perdez pas votre temps à de futiles discussions, descendez des brumes de vos rêves fous pour rentrer dans le domaine des réalités. Et si, têtues et inflexibles, vous n’aviez d’éloquence et d’énergie que pour la défense du bulletin de vote vous permettant de faire des lois en votre faveur, nous vous répondrions: «Mais enfin, les hommes peuvent bien en faire autant, et si vous aviez su vous y prendre, ce serait déjà fait.»
Il en est de même de la libre disposition de vos salaires. La preuve certaine des bons résultats obtenus par vos groupements féministes, et de la sollicitude avec laquelle sont examinées vos justes revendications, c’est la loi de 1907 donnant à la femme mariée le droit de disposer comme il lui plaît de son salaire, loi obtenue grâce au dévouement intelligent et à la persévérance sensée d’une de vos plus illustres représentantes: Mme Jane Schmall. Alors pourquoi, donc, encore une fois, perdre votre temps à trépigner comme des enfants devant les urnes en disant rageusement: «Moi je veux un bulletin de vote! na!» On rit, tout simplement, tandis que lorsque vous parlez sérieusement, on vous écoute. La voie est ouverte! à vous de savoir y pénétrer et ne pas dévier du droit chemin des justes revendications.
Arrivons enfin à cette refonte du Code civil. Que proposent les féministes le jour où elles auront le droit de voter: Obéissance au mari, supprimée. Dorénavant, dans la famille moderne, deux têtes, deux volontés, deux décisions; chacun agira à sa guise, la femme de son côté, l’homme du sien. Nous n’aurons plus alors des femmes esclaves, spoliées et enchaînées, elles seront libres, indépendantes, marchant les cheveux au vent dans le soleil de la liberté!!!
Comme théorie ce sera superbe; comme pratique ce sera piteux.
Certes nous ne dirons point, avec M. Bonaparte, que nous aurons la hardiesse, de contredire: «La nature a fait de nos femmes nos esclaves; le mari a le droit de dire à sa femme: Madame, vous ne sortirez pas, vous n’irez pas à la comédie, vous ne verrez plus telle ou telle personne, c’est-à-dire, Madame, vous m’appartiendrez corps et âme»[32].