De toutes parts des cris alarmants sont poussés. Des cœurs bons, des âmes généreuses, fondent des sociétés dites de tempérance ou antialcooliques, pour enrayer le mal. La Chambre, devant le péril croissant, augmente sans cesse les taxes sur les alcools et, anomalie étrange, plus l’impôt est lourd, plus le nombre des consommateurs augmente. Quel remède découvrir à ce chancre rongeur de notre vie la meilleure et de notre force nationale? Comment arrêter le débordement de ce vice effroyable qui mine, qui sape, qui brûle les énergies indomptables, transformant un homme sain et vigoureux en une loque pantelante, en un être condamné à perpétuer une race rabougrie et dégénérée?

Ce remède, les femmes nous le proposent. Ce que vous n’avez pas le courage de faire, vous autres hommes, nous, femmes, nous le ferons. Donnez nous le droit de voter, et vous verrez si du jour au lendemain nos représentantes ne demanderont pas la fermeture immédiate de ces bars, de ces cafés où l’homme, sans souci de sa dignité, gaspille et son argent et sa santé, pendant que nous, les travailleuses, les héroïques, les courageuses, peinons pour élever nos enfants, pour les nourrir et, malheureusement aussi, le plus souvent, pour permettre au mari d’assouvir sa passion verte avec notre argent honnêtement gagné.

Ah! vos cabarets, messieurs les législateurs, quels admirables soutiens d’élections, quel nid plus sûr où l’on est toujours certain de trouver la voix qui assurera le succès, et cela moyennant une pièce d’argent ou même un simple verre!

Un ivrogne? Mais pour une fine on a sa voix! Le bistro! quel gros et influent électeur! En voilà un au moins connaissant ses clients et sachant par une tournée effacer une opinion ou changer la couleur de votre drapeau.

Voilà pourquoi, messieurs, vous permettez cette effrayante multiplication de débits, de ces gouffres où meurent tous nos plus beaux rêves de jeunesse, toutes nos espérances et toutes nos illusions; de ces taudis infects où l’ouvrier vient s’empoisonner à bon marché, oubliant dans sa griserie quotidienne femme, enfants, famille, travail!

Et puis, c’est la misère, la faim, l’horreur et la peur des coups! c’est pour l’homme le suicide ou le surin, pour la femme l’hôpital ou le trottoir!

Ces enfers! messieurs, laissez-nous voter, et demain nulle trace n’existera d’eux.

Pas plus que ces lois infâmes contre la prostituée qui, le plus souvent, fille du peuple, bonne, commise ou trottin, a été jetée sur le pavé des villes par un homme sans scrupule qui lâchement l’a abandonnée. Pas plus que ces règlements de police soi-disant des mœurs, qui traquent la fille publique comme une bête, qui l’enserrent dans leurs filets, qui l’étouffent dans leurs mailles pour la lancer dans la rue encore plus farouche, plus excitée, plus criminelle!

La belle apostrophe, mesdames! et quel beau rêve!

Reconnaissez tout d’abord avec nous qu’il existe de par le monde bon nombre de ménages heureux, dans toutes les classes de la société, ainsi que des hommes non alcooliques constituant même une imposante majorité.