Reste donc une minorité, élevée, il est vrai, d’hommes pour lesquels le café est tout, et qui sont par conséquent des alcooliques invétérés.

Sans crainte de trouver un démenti, nous pouvons affirmer que la moitié de cette minorité d’alcooliques est composée d’ivrognes de naissance ou de tempérament, c’est-à-dire que malgré toutes les lois, toutes les sociétés et toutes les défenses, ils continueront à boire... parce qu’ils ont toujours bu. Un joueur invétéré cesse le jour où il n’a plus d’argent, un fumeur quand il n’a plus de souffle, un alcoolique quand il est mort. A ces indéracinables auxquels vous ne pouvez rien opposer, ni le sentiment de leur bassesse, ni le respect de la famille, ni l’amour des enfants, ni les devoirs d’époux, le seul moyen raisonnable est de les laisser finir lamentablement leur vie de brute éternelle.

Mais, dites-vous, nous fermerons les cafés! Croyez-vous qu’ils ne seront point forcés d’abandonner leurs tristes habitudes?

Non! raisonnablement, Mesdames, croyez-vous qu’à l’heure actuelle il soit moralement possible de supprimer en France «une habitude», une nécessité, qui est dans les mœurs, et qu’on appelle le café?

Ou de deux choses l’une! ou il faut les supprimer tous sans exception, ou il ne faut en fermer aucun.

Si vous n’en supprimez que la moitié, par exemple, vous n’éteindrez pas le vice, vous l’aviverez, en canalisant tout simplement les ivrognes vers les bars ouverts, et n’en resterait-il qu’un tous les alcooliques s’y donneraient rendez-vous!

Quant à les supprimer tous, n’y comptez pas; vous auriez contre vous la majorité formidable des gens raisonnables qui vont au café pour leur bon plaisir, pour passer un instant, y voir des amis; l’ouvrier pour y faire sa partie ou sa causette; en un mot tous ceux pour qui le café est une distraction, un second chez soi, un complément de la vie.

Quant à la deuxième catégorie, nous les appellerons les apprentis alcooliques; ce sont tous ces ouvriers, dignes d’intérêt, se laissant petit à petit entraîner vers les bars et se faisant à la longue une gloire de savoir savamment «étrangler un perroquet ou étouffer un petit verre».

Que faire pour préserver ces hommes? La question est difficile pratiquement. Les solutions des problèmes sociaux sont trop complexes pour pouvoir dire catégoriquement: Il faut faire telle ou telle chose.

Fermer tous les cafés! le pourriez-vous? vous n’oseriez pas le faire.