Les résultats ont été excellents. La femme est dorénavant l’égale de l’homme, et cela sans entraîner une révolution, un bouleversement des mœurs. Le public ne s’est même point douté de ce changement qui a donné toute satisfaction. Pourquoi donc alors ne pas accentuer le mouvement et étendre petit à petit les droits électoraux féminins: droit de vote pour les élections municipales, puis d’arrondissements, conseillers généraux, etc., etc.

N’exagérons rien. Si la réforme est passée inaperçue, c’est que les élections des tribunaux de commerce sont celles où les hommes se dérangent le moins pour voter. Il n’est pas rare de voir plusieurs tours de scrutin afin de réunir le nombre de suffrages exigés par la loi. Et du jour où les femmes ont été admises à l’insigne honneur de venir déposer un bulletin de vote dans l’urne de Mercure le résultat n’a pas changé, l’éternelle indifférence a subsisté.

Ecoutons M. Turgeon, un féministe convaincu cependant:

«C’eût été tout profit pour la magistrature consulaire si l’admission des femmes au scrutin avait réveillé le zèle endormi des commerçants. Cet espoir a été déçu. L’expérience toute fraîche de la nouvelle loi a montré que les femmes préfèrent autant que les hommes la maison de famille à la salle de vote. D’abord les commerçantes ont mis bien peu d’empressement à se faire inscrire sur les listes; puis, au jour du scrutin, l’abstention a été générale. Même à Paris, il n’est guère que les dames de la Halle qui aient pris à cœur de déposer leurs bulletins dans l’urne; ce qui prouve qu’en dehors de quelques personnalités bruyantes pour lesquelles le féminisme est une profession ou une distraction, les Françaises qui sont simplement femmes se soucient médiocrement des revendications, même légitimes, autour desquelles on mène si grand tapage»[42].

Quant à la marche insensible du passage d’un vote à l’autre, c’est tout simplement un leurre. Ce dosage savamment indiqué entraînerait de grosses perturbations dues surtout aux ambitions des différents partis politiques. Chacun d’eux voudrait s’accaparer les voix féminines, et cela ne se ferait pas sans un bouleversement complet des mœurs. Nous assistons déjà à un curieux mouvement féministe dans les partis les plus rétrogrades comme les plus avancés, mouvement à l’heure actuelle insensible, mais qui se ferait profondément sentir le jour où le sexe féminin pourrait voter.

Chaque opinion, royaliste, bonapartiste, radicale, socialiste, anarchiste a son revers de médaille féministe. Ces messieurs prennent ainsi position dans la nouvelle bataille. Chaque camp arbore le drapeau des revendications féministes.

Et du jour où l’égalité politique sera proclamée, nous assisterons alors à cette énorme ruée de tous les partis vers les voix féminines. Nous verrons l’assaut des votes du sexe faible mené par les fort-ténors de la droite, les leaders du centre et les pétroleurs de la gauche! Adieu alors retenue, galanterie, tendresse, respect, amour, famille!

La femme deviendra une voix qu’on accapare, qu’on achète, ou qu’on vole! Girouette, ou article de bazar! Navrante réalité!

Et dans quelques années, lasses, fatiguées, annihilées par ces luttes incessantes pour lesquelles vous n’êtes pas faites, vous vous cloîtrerez dans l’immuable abstention, organisant très originalement la grève des suffragettes, vous les tristes désenchantées!

Le poids d’un tel fardeau sur de frêles épaules