«Une évidence domine, c’est que le but se rapproche, c’est que la voix longtemps étouffée, la voix innombrable des femmes retentit plus distincte et qu’on peut prévoir désormais sans erreur l’époque où elle apportera dans nos assemblées le poids de son ingéniosité, de sa prévoyance, de sa pitié, un sûr et ardent levier pour le travail et pour la paix»[52].

Ça sonne bien, c’est joli, c’est bien écrit! Mais voilà, grattez un peu... il n’y a rien dessous. M. Victor Marguerite est simplement un merveilleux écrivain.

On serait tenté de croire après cette revue rapide des forces féministes à l’existence d’un courant profond, modifiant nos mœurs et orientant l’opinion vers cette nouvelle perspective: les femmes électrices. A prendre au pied de la lettre les articles enthousiastes des devins féministes, il semble que la masse du peuple français soit prête à ce changement, et qu’il suffirait d’un simple coup de pouce donné à l’évolution de la société pour faire des femmes nos égales. Un petit tour de manivelle et crac, sans à-coups, sans oscillations ni secousses, insensiblement, glissante et souple, la réforme s’adapterait, inaperçue. Tous Français, tous électeurs.

La réalité serait plus mouvementée. Ce serait une profonde erreur et un leurre dangereux de supposer à l’heure actuelle les mœurs françaises suffisamment préparées à l’acceptation d’une semblable réforme.

Non, malgré toutes les affirmations, notre esprit n’est point encore accoutumé à considérer comme une chose sérieuse et réalisable le suffrage des femmes: La réforme n’est pas mûre, elle est verte, horriblement verte.

Et les années se succéderont longtemps encore avant que cette chimère ait pu prendre consistance, avant que cette idée fausse et anormale soit acceptée par des cerveaux équilibrés et raisonnables.

Cela parce que dans notre terre de France, où le bon sens est encore le meilleur juge, il existe des hommes sincères et sérieux, ne craignant point d’élever leurs voix autorisées pour proclamer folie ce rêve de quelques exaltées.

Cela, parce que la majorité des femmes se désintéresse complètement de cette réforme que l’on ne prend pas au sérieux; femmes du peuple ignorant et ne soupçonnant même pas la portée des revendications; bourgeoises effrayées dans leur simple jugeotte par ces grands mots: égalité des sexes; aristocrates dédaignant, pour une fois avec juste raison, ces luttes du sexe faible, bonnes tout au plus pour des institutrices.

Enfin parce que toute l’énorme majorité des Français et des Françaises intelligents, normaux et doués d’un solide bon sens ne peuvent accepter cette conception nouvelle du rôle de la femme, se mêlant aux luttes politiques et descendant dans la rue!

«Ce que nous voulons supprimer, ce n’est pas le sexe féminin, mais la servitude féminine, servitude que perpétuent la coquetterie, la retenue, la pudeur exagérée, les mièvreries de l’esprit et du langage. La femme sera un individu avant que d’être un sexe»[53].