Et parmi ces volumes de Ratevoul, il y avait un exemplaire doré sur tranche, gaufré, superbe, des Insomnies et Regrets de Labatut. Je lisais ces vers. On me contait la destinée du poète, mon parent, mon cousin à un degré éloigné; je n'en sais pas de plus douloureuse et de plus noblement supportée.

Cent fois plus malheureux que Chatterton ou Escousse, Lafon-Labatut, aveugle, condamné à l'éternelle nuit, eût pu désespérer et mourir. Il n'avait pas assez de maladif orgueil pour finir par le suicide. Non, il peupla de visions ses ténèbres; il calma ses fièvres par des chants, et on put dire de lui comme de Démodocus: «La Muse qui l'aima lui dispensa le bien et le mal; elle le priva des yeux, mais elle lui donna une voix mélodieuse.»

L'unique volume de vers que, de son vivant, publia le poète—ce volume que j'emportais et lisais sous les figuiers du jardin—avait paru chez Furne avec ce titre: Insomnies et Regrets, une préface de Pélissier et une lithographie de Sudre, l'ancien professeur de dessin de l'aveugle, d'après une étude de Henri Lehmann. La belle tête de Lafon-Labatut, avec ses longs cheveux divisés sur le milieu de la tête et retombant en masses puissantes sur son col, le visage maigre et régulier, enveloppé d'un collier de barbe, et ces yeux fixes, sans regard, atones, donnait vraiment l'idée de la souffrance et d'une souffrance plus profonde et plus inévitable que celle des Malfilâtre, des Gilbert et des Hégésippe Moreau.

Aussi, comme cette poésie me plaisait et m'attendrissait, moi, enfant de douze ans! Ces vers de Lafon-Labatut paraîtraient bien incolores maintenant aux poètes de l'école nouvelle, qui tordent et frappent le vers comme le forgeron la barre de fer rouge sur l'enclume. Mais il y a dans ces poésies de l'aveugle ce qui manque trop souvent à ces nouveaux-venus, aux versificateurs mieux doués, sous le rapport mécanique en quelque sorte: il y a la profondeur du sentiment et la sincérité de l'émotion.

Sainte-Beuve, étant délicat, se montrait volontiers difficile. Et pourtant il a loué le naturel et la simplicité de ces vers. Il s'est fait l'introducteur du poète. Il a dit aux lecteurs de la Revue des Deux-Mondes[1]: «Écoutez!» M. J. Troubat n'a réuni qu'une partie de cet article sur Lafon-Labatut dans le tome III des Premiers Lundis, et j'imprimerai ici les lignes omises, le feuillet oublié, du grand critique: «Après de tels accents de vérité, disait Sainte-Beuve qui donnait à ses lecteurs une lettre touchante de Lafon-Labatut, on n'a plus qu'à citer quelques pièces... Nous en pourrions trouver d'un ton plus élevé, mais inégales; nous aimons mieux en choisir de toutes simples, de naturelles, et faites, ce nous semble, pour toucher.

Elles sont beaucoup plus pures d'expression que l'auteur ne paraît le croire; elles montrent combien, chez lui, le travail intérieur est possible, et qu'il n'a, pour se perfectionner, qu'à se faire lire de bons modèles (ils ne sont pas si nombreux), et à ne pas forcer sa voix, à la régler toujours sur le sentiment dont il est pénétré.» Et Sainte-Beuve citait à la suite les pièces qui ont pour titre Une Douleur et l'Oiseau Inconnu, en avertissant le public qu'il n'avait pas, devant ce nouveau-venu, à faire l'inattentif et le dédaigneux.

On ne dédaignait point, d'ailleurs, les poésies de Labatut, et, à cette heure même, M. de Pongerville, le traducteur de Lucrèce, publiait dans le Musée des Familles tout un petit roman, l'Aveugle du Périgord, qu'illustrait au crayon le peintre Biard, alors si fort à la mode. Je rappelle ces menus souvenirs comme de petites curiosités littéraires. M. Gabriel Lafon, qui nous promet un autre volume posthume de Lafon-Labatut, les Derniers Tâtonnements, réimprimera peut-être aussi les premiers Regrets. Ce qui est certain, c'est que ce volume est introuvable, et qu'on peut le regarder comme une rareté bibliographique.

Çà et là, dans ce recueil nécessairement assombri, de singuliers coups de lumière éclatent, lorsque, par exemple, le malheureux poète essaie de rendre les visions d'autrefois, celles de son enfance torturée déjà comme sa vie:

Vague panorama de marbre et de couleurs,
De madones au bout de longs chemins en fleurs;
Un horizon qu'au loin dessine
Une mer où se joue un fidèle soleil;
Serait-ce mon berceau? Tout s'efface. Au réveil,
Ma langue murmurait: Messine!

Et après Messine, c'est le Bugue, le pays paternel, la petite ville périgourdine où le poète a trouvé un abri; le cercle de coteaux qui défend le vallon, et les vergers et les épis, et les rochers gris du Cingle, et la Vézère qui coule, oblique, au pied des vignes: