| La Vézère fuyant entre ses bords fleuris |
| Au lit de la Dordogne, où le beau fleuve épris |
| Étreint sa blanche fiancée. |
De tels paysages aussi me rappellent le passé, les arrivées à Périgueux le matin, la diligence du Bugue, les bois de Ratevoul, le clocher de Saint-Alvère, la silhouette sévère de Limeuil, là-haut perchée comme une ville espagnole. Comme au moindre écho, les souvenirs d'autrefois s'éveillent dans l'horizon aimé du terroir natal!
Labatut a rencontré ses poèmes les plus virils dans la terre qu'il a foulée. L'Alma parens sera toujours la grande inspiratrice. Le poète des Odes et Poèmes, M. Victor de Laprade, ce fils des Alpes, ce chantre des chênes si heureusement séduit pourtant par la muse hellénique, l'a dit en des vers admirables:
| J'emprunterai ma force aux forces maternelles; |
| Nature, ouvre tes bras à ton fils épuisé; |
| Laisse ma bouche atteindre à tes fortes mamelles: |
| Jamais l'homme à ton sein n'a vainement puisé. |
Le volume d'Insomnies et Regrets avait valu à Lafon-Labatut un prix de l'Académie décerné grâce aux démarches de Ponsard. Le poète possédait aussi une petite rente qui lui suffisait. Il vivait et vieillissait au-dessus du Bugue, sur le coteau, dans une maisonnette entourée de vignobles, et de là, chaque matin, à travers les vignes, sans guide, il descendait à la ville, et, de maison en maison, se dirigeait seul chez ses amis du Bugue. Après avoir eu une enfance sans joie, une jeunesse sans regard, il s'était fait ainsi une vieillesse sans amertume. Parfois même, il s'égayait, et, comme l'abbé Foucaud l'avait fait en Limousin, Lafon-Labatut rimait aussi des chansons en patois. Et les années fuyaient. Labuntur anni. Les ans s'écoulent... ou s'écroulent. La mort venait. M. Edgar La Selve, dans une étude touchante sur le poète, a raconté comment, dans une dernière entrevue, Lafon-Labatut lui dit, avec une amertume pourtant résignée: «Ah! vous voilà! C'est fini! Je me meurs! je me meurs!»
Il était aveugle depuis l'âge de quatorze ans, et il est mort dans un âge avancé, sans avoir jamais désespéré, sans avoir maudit la destinée, heureux et consolé lorsqu'il pouvait chanter. «La voix me reste!» disait André Chénier se comparant à la cigale. Et Lafon-Labatut pouvait, à son tour, s'écrier: «C'est assez, il me reste la chanson ou la plainte que je jette aux vignes ou aux figuiers du Bugue.»
On a fait grand bruit autour du nom de Jean Reboul, et Nîmes lui a même élevé une statue où la passion politique a bien autant fourni de matière que l'admiration littéraire. Lafon-Labatut ne mérite pas une statue sur la place publique, mais une statuette dans un coin du logis de ses amis.
On pourra graver sur le socle le titre du curieux morceau que nous donne aujourd'hui M. G. Lafon. C'est un tour de force littéraire que ce long poème, d'une originalité évidente et d'une charmante naïveté, où le même refrain revient après tous les sixains sans nulle monotonie,—au contraire,—et pareil à une sorte de coup de cloche tantôt ironique comme la fin d'une chanson narquoise, tantôt presque effrayant comme l'écho d'une vieille ballade: un vrai conte périgourdin entendu sous la cheminée pendant qu'on fait blanchir les châtaignes sur le feu et qu'on égrène les jaunes panouilles du blé d'Espagne.
Lafon-Labatut a victorieusement tenu cette gageure de trouver des rimes nouvelles à ces deux vers volontairement inévitables:
| «Si le diable n'était pas beau, |
| «Il n'eût jamais tenté personne!» |