C'est dans cet espoir et comme un sincère hommage rendu à celui qui n'est plus que j'offre au public ce récit plein d'enseignements, de souvenirs tristes et doux...

Pendant les longues guerres que la France dut soutenir contre l'étranger, vers la fin du premier Empire, Pierre Lafon-Labatut, jeune volontaire, originaire de la petite ville du Bugue, s'était particulièrement distingué sur les champs de bataille. Il venait de gagner ses épaulettes, récompense de sa bravoure, lorsqu'il fut fait prisonnier par les Anglais. Assez heureux pour s'évader, il s'éprit, à Messine, où les événements l'avaient conduit, d'une jeune et belle Sicilienne qu'il épousa. Un enfant, qui reçut le nom de Joseph, naquit de cette union le 18 mai 1809.

Bientôt après, possédé du désir de revoir le pays natal, et sur les instances de M. Pélissier[2], l'un de ses compatriotes et amis d'enfance, Pierre Lafon-Labatut se décide à gagner la France, où il espère trouver secours et protection.

Il s'embarque avec sa femme et son enfant sur un vaisseau anglais.

Le voyage s'annonçait heureux, et rien ne faisait présager le coup terrible qui devait frapper nos fugitifs.

Déjà les côtes d'Espagne apparaissent, se dessinant dans le lointain: on approche de Gibraltar. Mais bientôt la joie fait place à l'épouvante: sur les forts, sur les points culminants du rivage flotte le drapeau noir, la peste vient de se déclarer, et à peine le vaisseau a-t-il relâché que plusieurs passagers sont déjà atteints de cette fatale maladie. La femme de Labatut fut une des victimes du fléau.

Ici se place un événement capital dans la vie du héros de cette notice. Le souvenir de sa mère transportée sur un chariot à l'hôpital des pestiférés resta profondément gravé dans sa mémoire, et souvent, dans ses songes, il revit cette femme si belle lui tendant les bras, tandis que ses grands yeux noirs, que la mort commençait à voiler, se fixaient sur lui avec cette expression de bonté ineffable dont le cœur d'une mère a seul le secret.

Et lui, jeune enfant de cinq ans, se cramponnait au char funèbre. «Je perdis mes souliers dans ma course, racontait-il souvent, et mon père dut m'arracher à ma mère; le lendemain, il me mena près d'une tombe sur laquelle il jeta des fleurs... Je compris que j'étais orphelin.»

Telle fut la première douleur du jeune Joseph. Ce n'était, hélas! que le prélude des revers incessants qu'il devait rencontrer dans ce dur chemin de la vie.

Après une longue et périlleuse traversée, nos intéressants voyageurs débarquent à Calais.