La mort du vieux prêtre vint bientôt le rappeler aux misères de la vie réelle. La fatalité qui le poursuivait le laissa de nouveau sans ressources et dans un affreux isolement. L'ami qui l'avait accueilli, jadis, avec son père, ayant fait un voyage en Périgord, tendit encore une main secourable au jeune enfant et l'emmena avec lui à Paris. Un jour, conduit au musée du Louvre, il fut ébloui, enivré, à la vue des chefs-d'œuvre de Rubens, et, comme le Corrége après avoir admiré un tableau de Raphaël, il s'écria exalté: «Et moi aussi je suis peintre!» Sans perdre de temps, stimulé par l'amour de l'art, il se met à l'œuvre avec une ardeur opiniâtre, et ses progrès furent tels qu'il pût entrer bientôt dans les ateliers de Gérard, un des meilleurs peintres de l'époque, et se créer en même temps un moyen d'existence dans l'art des écritures lithographiques. A l'abri du besoin et sur le chemin de la gloire, l'avenir s'offrait brillant au jeune artiste. Mais il n'était pas, hélas! au terme de ses infortunes. Ses forces s'épuisèrent sous l'action de sa double tâche. Un soir, il rentra de l'atelier les yeux sanglants; sa vue était attaquée, et les secours de la science furent impuissants pour arrêter le mal. L'influence du climat méridional pouvait peut-être encore le sauver. Joseph revint au Bugue. Vain espoir; quelques jours après son arrivée, le soleil ne brillait plus pour lui, la cécité était complète.
Il n'avait alors que quatorze ans et se sentait, dès le début de la vie, vieilli par les malheurs. Condamné à traîner ses jours dans d'épaisses ténèbres, il hésita; à côté des souffrances inouïes du présent, la mort lui paraissait un refuge. Frappé dans ses plus chères affections, déchu de toutes espérances, presque sans pain, tenterait-il cette dernière épreuve de vivre dans ce tombeau des vivants, la cécité? Au milieu de ces luttes terribles livrées au désespoir, le ciel eut pitié du pauvre aveugle et lui envoya l'ange qui consolait jadis Homère et Milton: la poésie, lumière divine qui calma ses douleurs. Elle vint l'éclairer dans sa nuit, et, derrière ce voile épais qui le séparait à jamais du monde réel, il se créa dès lors un monde intellectuel où il revoyait les magnifiques tableaux de la nature, les bois, les vallons, les ruisseaux qu'il avait tant aimé à contempler sous les feux du jour. Ne pouvant plus être peintre, Joseph Labatut devint poète:
| Hélas! de tous ces biens, qui font seuls la jeunesse, |
| Que me reste-t-il? Rien, gloire, espérance, amours, |
| J'ai tout perdu! mon luth seul berce ma tristesse |
| Dans la nuit monotone où s'éteignent mes jours! |
| Aussi bien que des pleurs vous calmez ma souffrance, |
| O vers! source brillante où j'aime à m'abreuver; |
| Aussi bien que ces voix qui parlent d'espérance, |
| Vous descendez d'en haut pour me faire rêver. |
| Vous êtes la beauté, l'amour et la nature, |
| Le langage confus de tant d'êtres divers, |
| Les plus vagues parfums que répand la verdure, |
| Tout, tout, ô poésie, ange éloquent des vers! |
| . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . |
| Environnez-moi donc, consolez-moi, génies, |
| Pendant mes jours obscurs, mes longues insomnies. |
| De vos magiques dons devrais-je être déçu, |
| Moi qui, couvant des arts l'ardente frénésie, |
| Dans les tableaux fameux lisais la poésie, |
| Moi que sous son beau ciel la peinture a conçu? |
C'est ainsi qu'il chantait, et ses accents mélodieux surent atteindre souvent, grâce à une puissante inspiration, les plus hautes régions de l'art.
Mais si la poésie était venue atténuer ses souffrances morales, il n'en était pas moins plongé dans le plus grand dénûment. De trop nombreux exemples, hélas! nous ont assez prouvé que si la poésie ne conduit pas à la misère, il est bien rare qu'elle en tire. Aussi, combien de jeunes littérateurs voyons-nous descendre de Pégase pour ne pas y mourir d'inanition! Et n'est-ce pas là une des causes qui ont fait dire à notre éminent critique Sainte-Beuve: «Il se trouve dans les trois quarts des hommes comme un poète qui meurt jeune, tandis que l'homme survit.» Souvent donc sacrifier le poète sera une nécessité pour sauver l'homme. Mais pareil sacrifice pourra-t-il toujours aisément s'accomplir? Contrairement à la lampe qui, privée subitement de l'huile qui lui donnait la clarté et la vie, pâlit et s'éteint, l'homme vraiment poète survivra-t-il à la privation de cette force chaleureuse, la poésie, qui était sa vie à lui? Habitant des domaines enchantés de l'imagination, pourra-t-il s'acclimater aux champs de la réalité, passer ses jours à s'occuper d'un lendemain, vivre pour vivre?
En présence d'un tel problème, Chatterton, en Angleterre, n'avait vu qu'une solution, celle de s'empoisonner. Malfilâtre et plus tard Gilbert, en France, s'étaient laissés: le premier, mourir de faim et de misère; le second, entraîner par la folie du désespoir sur un lit d'hôpital, où la mort devait bientôt l'aller chercher. La liste serait longue de ces pauvres martyrs moissonnés dès leur printemps, par la faim et le suicide, pour n'avoir pu accomplir ce divorce avec la poésie!
En cette circonstance encore, le courage de Joseph Labatut ne se laissa pas abattre par le malheur, et, plus résigné que ses frères en poésie, il quitta les sphères sereines habitées par le poète pour chercher ailleurs une occupation qui lui procurât le pain de chaque jour.
Il importe de dire qu'il restait encore de la famille appauvrie et dispersée de Labatut une pieuse femme, sœur de la bonne veuve dont nous avons déjà parlé, et qui, dans la mesure de ses forces, vint à son secours. Un jeune chirurgien l'entourait aussi, dans ce cruel moment, d'une touchante sollicitude. Ce jeune ami avait une petite fille qui devint l'Antigone de l'aveugle, et celui-ci, touché de sa bonté, s'occupa de développer cette tendre imagination en apprenant à l'enfant les plus belles fables de Lafontaine, en lui racontant les épisodes d'Homère, l'Histoire sainte, et tout ce qui était capable d'orner son intelligence en excitant sa curiosité.
Les progrès de la petite fille étonnèrent bientôt ses parents, la ville entière en parla, et plusieurs pères de famille, frappés d'un tel résultat, confièrent à Labatut le soin d'instruire leurs enfants.
C'est ainsi qu'il trouva les ressources qui lui manquaient.