Et maintenant, comment put-il accomplir un pareil professorat, obligé d'enseigner non-seulement ce qu'il ne pouvait pratiquer lui-même, mais encore ce qu'il n'avait pas appris? C'est à une mémoire prodigieuse, à une énergie indomptable au service d'une intelligence d'élite, qu'il faut demander le secret d'un pareil prodige.
Cependant, une telle dépense de forces affaiblit bientôt la santé du jeune précepteur. Les élèves devinrent plus rares, et le poète ne tarda pas à reprendre sa lyre un moment abandonnée. Il apportait alors à ses nouvelles compositions une science plus approfondie de la prosodie et des connaissances nouvelles des règles du langage; son imagination s'était élargie, grâce aux nombreuses lectures orales qui lui avaient été faites, et c'est alors qu'il produisit de nombreuses pièces, d'un rhythme varié, aussi élevées que touchantes, admirables de sentiment, et que venaient rehausser la pureté et la simplicité du style. Il travaillait dans le silence, se récitait ses vers à lui-même, les corrigeait, les polissait, et, enfin, les dictait lorsqu'ils avaient atteint le degré de perfection voulu.
M. Pélissier, qui, de loin, veillait toujours sur le malheureux aveugle, ayant eu connaissance de ses poésies, eut la pensée d'en publier le recueil. Ce ne fut pas sans résistance de la part de l'auteur, qui, modeste à l'excès, s'opposa longtemps à cette publication. Il fallut bien y consentir pourtant, car le peu de ressources qu'il avait pu recueillir de ses leçons diminuait de jour en jour, et de nouveau la pauvreté se dressait devant lui avec son hideux visage de spectre.
«.... Vous le savez, écrivait-il à son bienfaiteur, ce n'est pas un vain désir de célébrité qui m'a fait céder à vos instances, et consentir à livrer au public des vers que j'aurais voulu garder pour moi et pour quelques rares amis qui sont bien obligés de supporter quelque chose.
«Si, jusqu'à présent, je m'étais toujours refusé à me faire imprimer, c'est que je trouvais un autre moyen de vivre; il me manque aujourd'hui, et il faut bien, malgré toutes mes répugnances et mes craintes, que je me décide à prendre ce dangereux parti.
| «La douleur est ma muse, elle a tous mes secrets; |
| «Aussi, je l'avouerai, n'est-ce pas sans regrets, |
| «Sans cette pudeur fière, aux malheureux connue, |
| «Que je livre aux regards mon âme toute nue. |
«Mais il le faut, vous le voulez; et puisque c'est une dernière planche de salut, je vais encore m'y hasarder.»
Des gens de cœur, et la presse elle-même, vinrent s'associer à l'œuvre si généreusement entreprise par M. Pélissier, à l'initiative duquel nous devons de compter un poète de plus. Voici comment l'Artiste, journal des salons, rendant compte d'une soirée littéraire, saluait l'apparition du nouveau-venu dans le monde des lettres:
«Êtes-vous de ceux-là qui aiment les surprises en littérature, et pour qui le talent a plus de prestige quand il se révèle spontanément avec quelque entour romanesque? En ce cas, soyez en joie, car il se prépare une nouvelle apparition en ce genre. L'autre jour, avant de partir pour quelque villa des environs de Paris, Mme la comtesse d'Agoult avait réuni chez elle un certain nombre d'écrivains et d'artistes: MM. Alfred de Vigny, Louis et Horace de Viel-Castel, Mignet, Arthur de Gabineau, Auguste Desplaces, Louis de Rouchaud, Henri Lehmann, Georges Lervegt et quelques autres; on arrivait assez mystérieusement convoqué pour une lecture. Or, il s'agissait des poésies d'un jeune homme devenu aveugle au milieu d'études ardentes faites en peinture, l'art vers lequel il se sentait tout d'abord entraîné. M. Bocage[3] a lu, avec cette passion qu'il met à tout, une biographie très-dramatique du pauvre aveugle, rédigée, par la reine du salon, avec cette sûreté et cette distinction de style que vous avez admirées maintes fois dans les pages signées Daniel Stern.
«Le poète ainsi connu dans sa vie, on devait écouter avec plus de faveur et d'intérêt les fragments de son œuvre qu'on a lus ensuite; mais, de ses poésies je ne vous dirai rien, ne voulant pas vous enlever par des louanges et des critiques indiscrètes le piquant de l'imprévu. Une chose, toutefois, dont il est bon, à ce propos, de se féliciter, c'est que les femmes aient au cœur ce sympathique souci des lettres. Alors même qu'elles se trompent dans leurs dévouements littéraires, leurs erreurs sont généreuses et dignes. Aussi, pour mon compte, je regrette de ne pas les voir prendre plus souvent l'initiative en cela; il leur sied si bien de ménager un auditoire et de l'ombre au talent délicat, violemment étouffé dans le vacarme contemporain, comme une voix d'alouette dans une rafale. C'est pourquoi, dans les rigueurs de sa destinée, le jeune aveugle du Bugue doit se trouver encore favorisé du ciel, puisqu'il se produit au monde poétique sous de tels auspices et qu'il a rencontré une si noble marraine.»