Lorsque l'ouvrage parut sous le titre d'Insomnies et Regrets[4], orné d'un portrait de l'auteur dû à M. Lehmann, avec une notice servant de préface par M. Pélissier, il produisit une grande émotion chez tous les cœurs généreux, accessibles au beau.

Les journaux de l'époque témoignent hautement de l'accueil sympathique fait à ce livre de poésies inspiré par le malheur; on comprit que ce n'était pas là une de ces douleurs fictives que réclame l'élégie, mais une terrible réalité, et que le pauvre aveugle ne faisait pas de métaphores quand il s'écriait:

La douleur est ma muse, elle a tous mes secrets.

Il faudrait un volume pour citer tous les articles que la presse consacra à l'intéressant auteur. Je me bornerai donc à donner ici quelques extraits, qui suffiront au lecteur qui n'aurait pu se procurer l'ouvrage dont l'édition fut épuisée en quelques jours, pour se faire une idée du mérite de l'œuvre et des difficultés qui, lors de son apparition, semblaient devoir en compromettre le succès:

«Voici un livre de poésies qui a produit une sensation profonde dans le monde littéraire. Paris s'en est ému tout le premier. Le livre venait pourtant du coin le plus reculé de la province, et l'on sait l'accueil réservé aux œuvres écrites loin du centre des lettres et des arts. Mais celle-là portait avec elle une double recommandation puissante, celle du malheur et du talent. Tout semblait conspirer contre son succès. Et d'abord, le temps n'est guère à la poésie, bien que les vers n'aient jamais été plus nombreux. Mais qui dit poésie dit rêverie, et l'on n'a pas le loisir de rêver. Que l'on y soit ou non disposé, sitôt qu'on a mis les pieds dans le monde, il faut s'associer à sa vie active, pratique, matérielle, bruyante, sous peine de délaissement et de misère. S'arrêter sur les bords du chemin pour contempler le ciel, pour se replier en soi, pour recueillir ses pensées, pour analyser ses émotions, pour chanter les unes et les autres, c'est courir le risque de voir les passants vous jeter leur dédain ou leur pitié.

«Il faut, pour obtenir les sympathies et gagner la fortune et la gloire, d'autres goûts et d'autres occupations; il faut étouffer son cœur, couper les ailes à son imagination, et, les regards devant soi, s'avancer hardiment dans le mouvement des affaires, dans le bruit et la fumée, dans l'effroyable pêle-mêle des ambitions, des concurrences et des cupidités.

«Or, dans ces conditions-là, le monde ne peut être qu'antipathique aux poètes, dont les chants ont besoin de silence pour être entendus.

«Il est vrai qu'en dehors de la société pratique, il y en a une autre qui s'isole pour penser et méditer, pour recueillir toute idée qui se produit; mais celle-là, on l'a rendue défiante par les déceptions qu'on lui a fait subir en matière d'art et de poésie. Elle croit peu au talent véritable depuis qu'elle en a tant vu de faux; elle se défie des réputations nouvelles, depuis qu'elle en a tant vu d'usurpées; elle est en garde contre les poètes plus encore que contre tous les autres; elle sait comment, en ces dernières années, ils ont abusé de la crédulité publique pour nous donner leurs impressions intimes, d'où sortait toujours une triste impression pour le lecteur. Les talents supérieurs eux-mêmes n'ont pas été à l'abri de ces reproches mérités, et, à l'heure qu'il est, c'est à peine s'il reste, dans ce grand naufrage de la poésie, deux ou trois voix qui aient le privilége d'appeler la confiante attention des amateurs mystifiés.

«Donc, quand le livre de Lafon-Labatut fit son apparition, on voit que ses chances étaient peu favorables. Et cependant, à peine l'eût-on lu, que l'on en parla partout, là même où l'on parle si difficilement des publications nouvelles de la province, c'est-à-dire dans la presse de Paris. M. Sainte-Beuve emboucha le premier la trompette pour annoncer la nouvelle dans la Revue des Deux-Mondes[5]. Avec sa rare sagacité, son vif sentiment, sa rapide intelligence, il avait découvert dans ce petit livre une délicieuse oasis, une source fraîche et limpide d'inspiration, une nature naissante et vierge, des émotions vraies, un style spontané, et toutes ces choses qui deviennent de plus en plus rares, à savoir la vérité, l'émotion, la grâce et la pensée.

«Il est de ces hommes qui comptent la conscience pour quelque chose dans leurs écrits, et qui, dans la critique, apportent autant de justice que d'esprit. On s'émut donc de l'article de M. Sainte-Beuve, et on lut le livre de poésie de M. Lafon-Labatut. On put se convaincre dès lors qu'il n'y avait eu à son égard ni exagération, ni engouement...»[6]