Un jeune poète, sous le pseudonyme de Benjamin, dans une critique des œuvres de Labatut, insérée dans la Colonne et l'Observateur[7], journal de Boulogne, s'exprimait ainsi:
«... Les poésies de Lafon-Labatut sont belles, palpitantes d'intérêt, souvent pleines d'énergie dans la pensée et l'exposition, riches d'images et de coloris,—la pointure s'y retrouve souvent,—harmonieuses et très-variées dans le rhythme, ce qui les sauve de la monotonie, cet écueil funeste à beaucoup de poètes. Sans doute, toutes ne sont pas parfaites: quelques morceaux, rares il est vrai, accusent un peu d'incohérence dans la conception et d'obscurité dans la forme; mais, considérées dans leur ensemble, elles n'en sont pas moins l'œuvre d'un poète qu'on ne peut que s'applaudir d'avoir lu et de pouvoir relire souvent. Les morceaux que nous aimons le mieux, et qui nous paraissent réunir le plus de qualités poétiques, sont: Apothéose, ma Mère, les Adieux, l'Absence, A un Enfant, les Hirondelles, A mon Chien, etc.; et parmi ceux où l'auteur s'est dégagé, complétement ou en partie, de ses préoccupations personnelles: les Vents, les Bois, la Cloche, et surtout le Fou. Répétons-le: toutes les pièces qui composent Insomnies et Regrets, même celles qui ne sont pas irréprochables, sont marquées au coin de la bonne poésie. Tous ceux dont le cœur n'est jamais resté froid devant un beau talent et une belle âme, unis à une grande infortune, voudront donner au poète aveugle une marque de bienveillante sympathie; les dames surtout, qui ont toujours été pour lui une Providence terrestre; les femmes, dont le cœur bat si vite à l'aspect du malheur et de la souffrance, voudront être les Antigones de ce nouvel Œdipe.
«Encore un mot à Lafon-Labatut: dans le morceau adressé à un Oiseau inconnu, il lui dit qu'il voudrait que sa voix solitaire fût, comme la sienne, l'amour d'un malheureux. Son désir ne sera pas stérile: toutes les douleurs se touchent par quelque point, et plus d'un malheureux, en retrouvant dans ses vers ce qu'il a souffert, embellis des charmes de la poésie, sentira renaître dans ses yeux de douces larmes qu'il croyait à jamais perdues, et retrempera son courage dans l'énergie de sa volonté, dans le calme de sa résignation. Quant à son nom, qu'il aurait voulu garder ignoré, il sera prononcé, par tous ceux qui le connaîtront, avec le respect et l'amour qu'il commande, et deviendra un des symboles les plus touchants du poète malheureux.....»[8]
Le Moniteur, le Constitutionnel, le National, le Messager, la Presse, l'Illustration, etc., suivirent l'exemple donné, et Labatut recueillit une ample moisson de sympathiques éloges, précurseurs de la haute marque de distinction dont l'Académie française devait l'honorer en mettant sur son front sa couronne de lauriers.
On sait avec quel enthousiasme fut accueillie, en 1835, l'apparition, à la Comédie-Française, de Chatterton, drame que M. Alfred de Vigny venait de tirer de son magnifique roman de Stello.
Le sujet était bien fait pour soulever les attaques de quelques bourgeois égoïstes et à l'esprit étroit; aussi ne furent-elles pas ménagées à l'auteur, que l'on accusait stupidement de s'être constitué l'apologiste du suicide.
L'opinion publique fit bon compte de ces basses accusations, dictées le plus souvent par la jalousie impuissante. Le succès de la pièce fut éclatant et l'enseignement salutaire; les âmes compatissantes s'émurent à ce terrible tableau de l'orgueil brutal et de l'égoïsme se coalisant pour terrasser le génie, et, au sortir d'une représentation, M. de Maillé de Latour-Landry écrivait à l'un de ses amis:
«Je viens de voir Chatterton. Eh bien! M. de Vigny a raison. Quand un poète se produit, on doit lui assurer au moins pour un an le pain quotidien, lui donner le temps d'essayer ses forces, de les montrer, et de gagner le suffrage public. Je sors de chez mon notaire. J'ai institué à cet effet un prix de quinze cents francs que décernera l'Académie.»
Telles furent les circonstances qui présidèrent à la fondation de ce prix, et que j'ai cru devoir rappeler.
Dans sa séance publique annuelle du 10 septembre 1846, l'Académie française, sur le rapport de M. Lebrun, accorda par acclamation à Joseph Lafon-Labatut le prix fondé par M. le comte de Maillé de Latour-Landry, et qui était ainsi libellé: «Prix institué en faveur d'un jeune écrivain pauvre dont le talent, déjà remarquable, paraît mériter d'être encouragé à poursuivre sa carrière dans les lettres»[9].