«Le combat durait depuis vingt minutes, et leurs bras lassés et affaiblis par la perte du sang, arrivaient plus lentement à la parade et à la riposte, quand, par un vigoureux coup fouetté, l'épée du comte de Richecourt écarta en tierce la lame du baron et s'enfonça dans sa poitrine. Vilarme grièvement atteint chancela; mais avant de s'abattre, il eut encore la force de porter une vigoureuse botte en quinte à M. de Richecourt qui en eut la cuisse percée de part en part.

«Tous les deux, hors de combat, tombèrent en même temps.

«—Sois maudit! s'écria Vilarme en crachant une gorgée de sang.

«—Dieu vous pardonne, baron, répondit M. de Richecourt.

«Tandis que nous transportions le comte au château, M. de Kergarouët emmenait Vilarme évanoui.

«Votre père n'avait aucune blessure mortelle, et lorsque je le quitta, quelques jours après, il était en bonne voie de guérison. Hélas! je ne devais plus le revoir. A peine étais-je de retour à La Rochelle que la compagnie, dans laquelle j'étais guindon, reçut l'ordre de s'en aller immédiatement à Paris. Je fus bien surpris d'apprendre quelques mois plus tard, que votre père avait subitement quitté la France avec vous, et sans dire à personne où vous alliez.»

—En effet ce départ fut des plus subits. Mon père qui m'avait fait sortir du couvent pour prendre soin de lui et le consoler, me dit un soir de me préparer à laisser le château et le pays dès le lendemain. Il me donna pour raison qu'un gentilhomme avec lequel il s'était battu menaçait de mourir. Mon père avait grand'peur d'être inquiété.

—Oui, ce pauvre comte, qui se trouvait assez mal avec Mazarin depuis les troubles de la Fronde, craignait sans doute d'être accusé d'un double meurtre; d'autant plus que Vilarme avait de l'influence auprès de Mazarin. Vîntes-vous directement au Canada?

—En droite ligne. Un vaisseau qui faisait voile de La Rochelle nous reçut à son bord. Mais la traversée fut si longue et difficile que mon malheureux père qui n'était pas encore parfaitement rétabli, vit ses blessures se rouvrir pour ne plus se refermer. Quelques mois après son arrivée à Québec, il en mourut, ajouta Jeanne les yeux humides de larmes. Sur son lit de mort, il me recommanda de mener une vie retirée et d'éviter la rencontre des personnes qui seraient récemment arrivées de France. Après avoir passé deux années au couvent des Ursulines, je sortis dans le monde, et oublieuse des conseils de mon pauvre père, dont je ne pouvais deviner l'importance, je me laissai entraîner dans le tourbillon des plaisirs. J'en devais être cruellement punies. Je connus ce Vilarme aussitôt son arrivée. Remarquez bien que non seulement je ne l'avais jamais vu en France, mais que jamais même je ne l'avais entendu nommer; ceux qui m'entouraient là-bas et qui le connaissaient ayant le plus grand intérêt à ne m'en point parler. A peine fût-il à Québec qu'il me fit une cour assidue. Je le trouvais si vieux, si laid et si désagréable que je finis par le lui dire, un jour que nous étions seuls chez Mme Guillot, qu'il devait bien s'apercevoir qu'il perdait son temps auprès de moi et qu'il m'obsédait. Oh! si vous aviez vu le regard foudroyant qu'il me lança. Il me serra le poignet avec rage et me dit sourdement à l'oreille que si je refusais de l'épouser, il publierait dans le pays que mon père avait assassiné ma mère, et qu'ainsi la mémoire de mon père serait souillée. Vous pouvez vous figurer dans quel état ces effroyables paroles me plongèrent. Depuis ce jour, le monstre me suivit partout en me menaçant tout bas. Il y avait plus d'un an que durait cette sourde persécution qui aurait fini par me tuer, lorsque vous êtes arrivé.

—Quel être abominable! s'écria Mornac. Avoir assassiné la mère—causé la mort du père, et vouloir encore épouser la fille! c'est bien la plus horrible vengeance qu'il est possible d'imaginer.