«La bourgade venait d'être envahie par un grand parti de guerriers ennemis.[38] Les quelques hommes valides laissés pour la garde du village voulurent courir à leurs armes et se défendre. Ils furent les premiers tués. La robe noire qui demeurait à Teanaustayé, et que les blancs appelaient père Daniel, et que nous nommions Achiendase, s'efforça de rallier les défenseurs en promettant le ciel à ceux qui mourraient pour leur famille te leur religion. Quelques vieillards l'entourèrent, ainsi que toutes les femmes et les enfants. Et ce fut tandis qu'il baptisait ceux qui ne l'étaient pas encore qu'il fut tué d'un coup d'arquebuse.
[Note 38: Francis Parkman, «Jesuits in America.»]
«Le petit nombre de défenseurs qui se trouvaient dans le village une fois tués, les Iroquois tournèrent leur furie contre les femmes, les enfants et les vieillards, et mirent le feu à tous les ouigouams.
«Quand la bourgade ne fut plus qu'un tas de cendres fumantes, les ennemis se retirèrent avec près de sept cents prisonniers dont ils tuèrent un grand nombre en retournant chez eux. Beaucoup plus avaient été égorgés dans l'enceinte du village.
«Ce récit lamentable nous plongea dans l'abattement le plus profond.
«Le lendemain soir, nous arrivâmes à l'endroit où Teanaustayé s'élevait naguère. Au lieu des cris de triomphe, des fêtes, des femmes joyeuses que nous avions d'abord prévu devoir nous accueillir à notre glorieux retour, nous ne trouvâmes que ruine, mort et désolation.
«C'est là que j'avais laissé ma pauvre Fleur-d'Étoile et ses sept plus jeunes enfants. Mes quatre fils aînés m'avaient accompagné jusqu'aux Trois-Rivières. Silencieux, nous nous assîmes au milieu des restes méconnaissables de nos familles massacrées. Immobiles, la tête penchée, les yeux fixés sur les cendres encore fumantes de notre village, nous passâmes ainsi la nuit. Les larmes et les gémissements ne conviennent qu'aux femmes; le deuil des guerriers doit être fier et calme.
«Le lendemain, nous allâmes nous réfugier dans le village de Tohotaenrat
(Saint-Michel) qui était le plus rapproché de notre bourgade anéantie.
«Là, j'appris le sort de l'infortunée Fleur-d'Étoile. Elle avait réussi à se sauver dans les bois avec ses enfants, et s'était cachée dans un épais buisson où elle se croyait en sûreté. Les Iroquois chassaient les fugitifs comme des bêtes sauvages. Ils passèrent près de l'endroit où la mère tremblante était blottie. Ces chiens ne la voyaient pas et l'auraient dépassée quand son dernier enfant qu'elle portait à la mamelle se mit à crier. Elle voulut étouffer les vagissement du malheureux petit être qui la perdait. Les Iroquois avaient entendu et bondirent sur leur proie comme des loups enragés. Ils assommèrent ma pauvre Fleur-d'Étoile à coups de tomohâk, après avoir massacré sous ses yeux nos enfants dont il fracassèrent la tête sur un tronc d'arbre. Un seul d'entre eux, qu'ils avaient laissé pour mort, revint ensuite à lui et me dit ces épouvantables malheurs.»
Le Renard-Noir, ému par ces terribles souvenirs, s'arrêta un instant encore. Son accent étrange, sa voix profonde et vibrant sous le coup de l'émotion, avait quelque chose de sombre qui étreignait péniblement l'âme de ses auditeurs. Tous étaient comme suspendus à ses lèvres et l'écoutaient silencieusement. La femme de Joncas oubliait de faire tourner son rouet, Joncas lui-même fumait avec une pipe éteinte. Mme Guillot avait laissé son tricot sur ses genoux. Jeanne de Richecourt ne détachait ses grands yeux humides de la figure bizarrement tatouée de Renard-Noir, que pour les arrêter sur l'ombre du sauvage qui se dessinait sur le mur et montait jusqu'au plafond où la touffe de cheveux, droite sur le crâne du Huron, s'agitait sinistre sur le fond rouge de la lumière blafarde que projetait la mèche négligée d'une chandelle fumeuse.