Durant cette seconde interruption, les chiens, qui s'étaient tus auparavant, poussèrent tout à coup un de ces hurlement déchirants qui portent au loin dans la nuit une indéfinissable horreur. On aurait dit un immense sanglot humain arraché par des tortures infernales.

Le silence qui régnait déjà dans la vaste salle prenait un caractère inquiétant. Chacun examinait son voisin à la dérobée en s'efforçant de cacher le malaise qu'il éprouvait.

Mornac, la main négligemment appuyée sur la crosse de l'un des pistolets passés à sa ceinture, et Jolliet, regardaient au dehors. Ils ne voyaient rien d'insolite et n'apercevaient au-dessus de la palissade que les larges eaux du fleuve qui se berçaient mollement au loin sous la lumière bleuâtre de la lune.

Après un hurlement prolongé, la voix des chiens s'éteignit encore en un grognement menaçant, et le Renard-Noir poursuivit d'un ton morne et sourd:

«Pendant la saison des neiges qui suivit, je tâchai de persuader à nos guerriers d'être plus défiants que par le passé et de garder les environs de nos bourgades pour ne pas être surpris. Ils m'écoutèrent d'abord; mais l'insouciance funeste qui a perdu notre malheureuse nation reprit bientôt le dessus, et ils finirent par mépriser la voix d'un chef plus expérimenté qu'eux tous. Mes fils m'avertirent que l'on murmurait même contre moi. On m'accusait d'être la cause de tous le maux qui avaient fondu sur nous. Depuis, disait-on, que le Renard-Noir avait amené les missionnaires avec lui, la nation semblait avoir été abandonnée du Grand-Esprit. C'étaient les sorciers et les païens qui répandaient ces bruits.

«L'hiver était fini et le soleil du printemps achevait de fondre la neige autour de nos cabanes, lorsque mes quatre fils aîné partirent pour aller voir les robes noires, Brébeuf et Lalemant, que nous appelons Echon et Achiendase, qui demeuraient à Ataronchronons (Saint-Louis.) Le plus jeune de mes enfants, blessé à Teanaustayé, restait seul avec moi.

«Il y avait trois jours que mes fils m'avaient quitté, lorsque un matin, [39] nous aperçûmes un nuage épais de fumée qui s'élevait, dans l'éloignement, par-dessus les arbres dépouillés de leurs feuilles.

[Note 39: Le 16 mars 1649.]

«Un long cri de détresse s'échappa de nos poitrines: «Les Iroquois! Ils brûlent Saint-Louis.»

«Nous regardions en silence cet amas de fumée mêlée de flamme, qui montait vers le ciel, quand nous vîmes accourir deux de nos frères d'Ataronchronons. Il étaient hors d'haleine et paraissaient frappés de Terreur. Nos craintes n'étaient que trop vraies. Les Iroquois venaient d'incendier Saint-Louis après avoir détruit Saint-Ignace et massacré les habitants des deux bourgades.