--"Prenez le fourniment"...... "Mettez-le dans le canon"...... "Remettez le fourniment en son lieu"...... "Tirez la baguette"...... "Bourrez"...... "Remettez la baguette en son lieu."...... Entendez-vous, numéro treize de serre-file?
Jusque-là, Boisdon, stimulé par les rires de ses camarades et les reproches de son commandant, ne s'exécutait pas trop mal.
--"Mettez la mèche sur le serpentin," continua le capitaine. "Mettez les deux doigts sur le bassinet"...... "Soufflez la mèche "......
Mais Boisdon négligea de couvrir le bassinet de ses doigts, précaution qui avait pour effet d'empêcher la poudre d'amorce d'y prendre feu. Aussi, quand notre homme souffla sur la mèche pour en raviver la flamme, une malencontreuse étincelle alla tomber sur la poudre d'amorce, qui s'enflamma en faisant partir le coup.
Or Boisdon se trouvait couvrir, comme disent messieurs les militaires, le numéro treize du rang de front, qui n'était autre que le cuisinier du château, Olivier Saucier. La gueule du mousquet de l'aubergiste (ce dernier se tenait trop en arrière de son rang) touchait presque la partie charnue terminant l'échine du pauvre Saucier. Aussi ce dernier reçut-il dans cette partie proéminente de son humanité, toute la charge, bourre et poudre, du mousquet de Boisdon.
--Ah! Jésus! mon Seigneur! je suis mort! crie le cuisinier, qui s'affaisse à terre comme une masse inerte, le poids de son gros ventre le faisant tomber la face en avant.
On accourt, on s'empresse autour du blessé, qui croit rendre l'âme par la plaie saignante.
--Vite! de l'eau! de l'eau! voilà que Saucier prend feu! s'écrie un milicien.
En effet le coup avait atteint le chef de si près, que la partie de ses chausses qui recouvrait l'endroit atteint avait pris feu et brûlait en grillant les chairs grasses qu'elles avaient pour mission de voiler pudiquement.
--Au secours! au secours! miséricorde! hurle Saucier.