Aussitôt que la jeune fille fut sortie de la chambre, le chirurgien se pencha vers Bienville et lui dit rapidement à l'oreille:
--Je crains bien que la blessure ne soit empoisonnée, ainsi que vous m'en avez prévenu; car votre ami n'a pas assez perdu de sang pour être faible et insensible comme il l'est en ce moment. Grâce à l'épais baudrier de buffle que la balle a dû percer avant de pénétrer dans la poitrine, le projectile n'est pas entré bien avant et n'a pu atteindre aucun organe vital. Cependant voyez combien le blessé est engourdi et somnolent. Cet état presque apoplectique ne provient certainement pas de la blessure, mais bien plutôt d'un poison dont l'action est surtout narcotique. Aussitôt la balle extraite, je tâcherai de combattre les effets du venin.
Le chirurgien, voyant que Marie-Louise revenait, changea le sujet de la conversation en disant:
--Et M. de Sainte-Hélène, comment va-t-il?
--Sa blessure n'offre aucune gravité,[62] répondit Bienville, qui arrivait de l'Hôtel-Dieu où il venait d'assister au premier pansement de son frère, qu'on y avait transporté.
[Note 62: ][(retour) ] Au dire de Charlevoix, la blessure de Sainte-Hélène ne parut pas d'abord sérieuse.
Quelques instants plus tard, le chirurgien, par une adroite et prompte opération, fit sortir la balle des lèvres saignantes de la blessure. Et après avoir rougi au feu un instrument, il s'empressa de cautériser les bords de la plaie, afin de prévenir, s'il en était temps encore, l'absorption du poison déposé par le projectile.
Tiré de sa léthargie par la douleur que lui causa cette dernière opération, le jeune homme ouvrit enfin les yeux. Mais, outre que les pupilles étaient extrêmement dilatées, son regard avait quelque chose d'étrange, et c'est à peine s'il parut reconnaître ceux qui entouraient son lit. Quant aux organes de la voix, ils semblèrent paralysés d'abord; car plusieurs fois on le vit faire, pour parler, d'inutiles efforts.
Bientôt ses membres s'agitèrent de mouvements convulsifs qui laissaient voir que si le blessé recouvrait sa sensibilité, ce n'était que pour souffrir. Puis la douleur augmentant, il poussa quelques cris gutturaux, s'agita sur sa couche et finit par prononcer des paroles sans suite.
Le chirurgien hocha la tête et prit entre les doigts de sa main droite le poignet du blessé. Pendant quelques minutes, il parut absorbé dans ses réflexions. Enfin il se pencha vers Bienville, qui, douloureusement ému, contemplait cette terrible scène d'un homme jeune et robuste luttant corps à corps avec la mort, et lui dit à voix basse: