--Remarquez-vous, monsieur, comme les symptômes se contredisent maintenant? D'abord le cerveau surtout semblait affecté; car il y avait somnolence, puis vertige et enfin léthargie. Et tout à coup, après la cautérisation, se sont manifestés des phénomènes opposés: douleurs légères d'abord, puis intolérables; mouvements convulsifs généraux, soubresauts des tendons et délire enfin. Avant l'opération, le pouls était rare, petit, filiforme; il est maintenant précipité, dur et redoublé. C'est qu'il y a, je crois, deux ou trois poisons dont les effets divers ont chacun leur action et se manifestent par des symptômes variés, sans que, pourtant, les influences particulières à chaque venin soient assez opposées pour se neutraliser les unes les autres. Quel art infernal a dû présider à leur confection!
--Mais ne voyez-vous aucun remède à leur opposer?
Le chirurgien haussa les épaules en signe d'indécision manifeste.
--O monsieur! sauvez mon frère! s'écria Marie-Louise, qui s'était approchée après avoir entendu.
--J'ai bien peur, mademoiselle, que mon art ne soit impuissant. C'est plutôt Dieu que moi qu'il vous faut prier; car lui seul sait faire des miracles.
Cette désolante réponse amena sur les lèvres de Marie-Louise un sanglot, que, par une grande force d'âme, elle étouffa pourtant, de crainte qu'il n'alarmât le blessé, si celui-ci le pouvait entendre.
Il y avait dans la grande salle, à côté, un beau crucifix d'ivoire suspendu au-dessus de l'âtre de la cheminée et que l'on apercevait du lit du blessé. Ce pieux objet d'art était l'un des quelques débris qui restaient encore à la famille d'Orsy de son antique splendeur. L'on y conservait d'autant plus précieusement ce crucifix, que les traditions de la famille le disaient être l'œuvre d'un grand artiste français contemporain de Benvenuto Cellini.
Avec cette foi vive et ardente que les femmes savent apporter dans leurs prières, Marie-Louise alla se jeter aux pieds du divin Crucifié.
Qu'elle était ravissante ainsi, avec ses mains croisées sur sa poitrine, que de muets sanglots soulevaient. Ses yeux, noyés dans les larmes et perdus dans l'extase de la prière, arrêtaient leur regard suppliant sur la face auguste du Christ, tandis que ses lèvres semblaient baiser avec amour les pieds divins essuyés autrefois par les cheveux de Madeleine.
Son corps se trouvant intercepter une partie de la lumière produite par la lueur du feu de l'âtre, qui rougissait le foyer et les murs de la chambre, une vive auréole entourait sa tête, comme celle d'une madone, tandis que des reflets d'or se jouaient sur sa chevelure blonde. On aurait dit que la jeune fille était soulevée sur un nuage de feu, et ravie dans une de ces extases mystiques telles qu'en avaient autrefois les saints.