--Je vous en prie, continua Bienville au comble de l'étonnement, dites-moi, l'un ou l'autre, ce que signifient ce silence et ces pleurs?
Puis se frappant tout d'un coup le front, signe qu'une nouvelle idée venait d'y éclore:
--Oh! dis-moi, Louis, ma prétention à la main de mademoiselle serait-elle donc trop ambitieuse? Mais n'as-tu pas toujours encouragé cet amour, que, loin de te cacher, je t'ai confié depuis deux ans? Ah! c'est vrai! j'aurais dû m'en douter, la naissance ne m'a pas fait baron, moi!
--Arrête! s'écria Louis, et ne te livre pas à des suppositions absurdes et offensantes à la fois. Tu sais que je t'ai toujours considéré comme le futur beau-frère que me devait donner ma sœur. Ce n'est donc pas une vaine disparité de titre qui pourrait maintenant mettre obstacle à votre mariage. Tu es gentilhomme, et cela m'a suffi; car, à mes yeux, la récente noblesse léguée par ton père à ses dignes enfants, et que lui ont value sa bravoure et ses services en la Nouvelle-France, je la considère autant et plus encore que celle d'un descendant des croisés qui passe à la cour une vie rampante et oisive.
--Mais enfin, tu viens de le trahir, il y a des obstacles à notre union? Ah! Marie-Louise! auriez-vous si tôt oublié vos promesses? Ne m'aimez-vous donc plus?
--A mon tour je vous arrête, monsieur de Bienville! dit enfin Mlle d'Orsy en essuyant les larmes qui humectaient ses joues. Prenez garde de froisser aussi mes sentiments, que vous devez si bien connaître. Ah! c'est bien plutôt vous qui ne m'aimez plus, puisque vous ne m'estimez pas assez pour supposer que, s'il me faut renoncer à une union si chère à mon cœur, j'y dois être forcée par des circonstances extraordinaires. Attendez, pour me juger, que je vous aie d'abord exposé les motifs de ma conduite; et, si étrange qu'elle vous puisse sembler maintenant, vous conviendrez sans doute ensuite que, loin de mériter vos reproches, j'ai plus que jamais droit à votre entière sympathie.
L'attitude de Marie-Louise était si douloureuse et si noble à la fois, que Bienville se sentit malgré lui subjugué. Il est aussi vrai de dire qu'il s'attendait si peu à rencontrer des obstacles, qu'il demeura comme anéanti sur son siège, et incapable de faire un mouvement ni de dire un seul mot.
Marie-Louise continua donc, mais avec des accents déchirants dans la voix et des larmes dans les yeux:
--Rappelez-vous, monsieur, les lugubres événements qui se passaient, il y a trois jours, dans cette même chambre où nous sommes. Vous veniez de me ramener mon frère presque mourant de sa blessure. Il était là, traîtreusement frappé, luttant pour sa vie contre un mal atroce et mystérieux. Le médecin venait de se croiser les bras, impuissant qu'il se sentait à intervenir en ce combat suprême. Il avait même prononcé: Louis devait mourir. Vous vous souvenez qu'alors j'allai me jeter au pied de ce crucifix et que j'y priai longtemps. Cet affreux malheur qui planait sur moi, me rappela les scènes horribles des jours précédents, et, comme un éclair, cette pensée terrible traversa mon âme quand je tombai à genoux: n'étais-je pas la cause de la mort de mon frère? N'était-ce pas moi que ce misérable Harthing avait voulu frapper par la main de son agent?... Moi la cause de la perte de Louis? Cette idée brûla mon cœur. Le dernier rejeton des barons d'Orsy expirant, sinon par la faute, du moins à cause de sa sœur, qui n'attendrait peut-être pas pour se marier la fin du deuil fraternel! Oh! non, cela ne pouvait pas être!--C'est moi, mon Dieu! qu'il vous faut frapper, lui dis-je en ma prière. Rendez la vie à mon frère, pour continuer une lignée de preux qui s'éteindrait sans lui; et je vous promets d'entrer en religion à l'Hôtel-Dieu pour y passer mes jours au chevet des malades!
--Ah! mon Dieu! dit Bienville qui se trouva machinalement debout.