CHAPITRE XVIII

DEUX DOULEURS EN REGARD.

Quinze jours durant, Bienville resta renfermé, sans vouloir en sortir, dans la chambre que M. de Frontenac lui avait assignée au château. Là, tout entier à sa douleur, il passa les jours et les nuits courbé sur sa souffrance, comme pour sonder le gouffre que le malheur venait de creuser en son âme.

Ainsi replié sans distraction sur son mal, il meurtrit plus encore son cœur déjà si rudement froissé par la main de fer de l'infortune. Si sombre lui paraissait l'avenir, qu'il fermait d'effroi les yeux quand la noire image du présent tendait à s'effacer un peu devant eux. Et lorsque le vol de sa pensée, lasse de se heurter à chacun des traits de ce navrant tableau, se retournait vers le passé, le contraste des joies d'autrefois faisait si violemment ressortir les peines du présent, que sa blessure s'ouvrait plus grande et plus cuisante encore.

Si douces étaient pourtant les chansons de ces fauvettes qui venaient voleter sur le champ de mort de ses espérances et moduler les concerts passés de son premier amour, qu'il n'avait pas le courage de les chasser.

--Pauvres oiseaux de remémoration d'un temps qui n'est plus, disait-il alors, je ne saurais vous donner traîtreusement du plomb sous l'aile, quand vous m'apportez de si douces souvenances. Venez, petits, revenez encore gazouiller sur le nid de mémoire, et que le duvet de vos plumes réchauffe mes idées qui se glacent au vent froid de la réalité.

Mais soudain venait s'abattre sur eux l'oiseau de proie du malheur. Oh! comme ils fuyaient alors à tire-d'aile, en poussant des cris plaintifs, ces pauvres oisillons tout meurtris par la serre du vautour.

Ce qu'il souffrait en ces moments, le triste délaissé, ne saurait être dit; car tout ce que ses souvenirs avaient de charme dans le passé, n'en rendait que plus poignantes les angoisses du présent.

Deux semaines se passèrent ainsi sans qu'on pût pénétrer jusqu'à Bienville.

Comme on avait pu constater, pendant ce temps, que les Anglais étaient réellement partis et qu'il n'y avait plus de crainte de les voir revenir, la saison étant trop avancée, le gouverneur se résolut à renvoyer les troupes de Montréal.