Le soir qui précéda leur départ, M. de Frontenac donna un grand dîner à ses officiers. Bienville, qui s'était fait excuser auprès du Comte, put entendre de sa chambre la joie et les rires de ses compagnons d'armes durant tout le repas qui se prolongea bien avant dans la nuit. Le cliquetis des verres et les éclats de voix des convives lui causèrent un supplice indicible; car la souffrance a pour effet de rendre misanthrope, et dans nos heures sombres, le plaisir d'autrui nous irrite et nous rend nos maux encore plus insupportables.

Enfin les paroles d'une santé portée à la belle France par le gouverneur lui-même, vinrent retentir à son oreille. Les convives y répondirent par un énergique bravo qui gronda comme un tonnerre dans les grands corridors du château; et le son plus rapproché des voix, le bruit des portes qui s'ouvraient et se refermaient çà et là dans le vaste édifice, lui indiquèrent que les conviés venaient de se séparer.

Le silence se fit bientôt partout, et Bienville n'entendit plus que les pas de la sentinelle qui marchait au dehors sur la terrasse.

Après avoir éteint sa bougie, Bienville, appuyé sur le bord de sa fenêtre qui donnait sur le Saint-Laurent, regardait, pensif, les rayonnements de la lune qui zébrait de remuantes lames d'argent les eaux du fleuve assoupi. Tantôt son œil s'arrêtait sur les falaises de la Pointe-Lévis, qu'une lumière pâle éclairait en grandissant l'ombre des sapins accrochés aux flancs du roc. A distance, ces arbres semblaient autant de fantômes d'une race géante, qui seraient venus s'accouder sur la rive du grand fleuve pour y rêver en regardant couler les flots.

Tantôt son regard se perdait au loin dans la brume qui voilait à demi les côtes boisées de Beauport et de l'île d'Orléans.

Il en était à comparer ce calme grandiose de la nature au bouillonnement des passions qui embrasaient son sein, quand on heurta du doigt sa porte.

Etonné de recevoir une visite à une heure aussi avancée, Bienville, qui, du reste, n'avait voulu recevoir personne depuis deux semaines, ne répondit pas et ne se dérangea point d'abord. Mais une voix qui ne lui était pas inconnue lui dit bientôt du dehors:

--Ouvrez-moi donc, monsieur de Bienville.

Celui-ci tira le verrou de sa porte et recula d'étonnement quand il aperçut M. de Frontenac.

Le comte portait une lanterne sourde, qu'il déposa près du bougeoir d'argent qui était sur la table de nuit de son hôte. Puis il fit signe à Bienville de refermer la porte.