Lorsque François se fut approché du comte, celui-ci dit au jeune LeMoyne:
--Mon cher Bienville, ce n'est que ce soir, et à la fin du dîner seulement, que j'ai appris votre malheur. Soyez certain, mon ami, que la nouvelle m'en a vivement affecté, et que je compatis à votre juste chagrin.
Le comte, en disant ces mots, prit affectueusement la main du jeune homme.
Au seul contact de cette main, Bienville, le fier guerrier qui n'avait pas voulu verser une larme depuis sa fatale entrevue avec Marie-Louise, sentit un frisson glacial courir par tous ses membres, et il se prit à pleurer.
Sachant bien qu'il valait mieux ne pas arrêter cette effusion, M. de Frontenac garda quelques instants le silence, qu'interrompaient seuls les sanglots de Bienville. Et quand cette pluie de larmes eut diminué, le comte reprit:
--Je sais d'autant mieux comprendre les peines de l'âme que j'ai moi-même bien souffert. Votre cœur est tout endolori par ce coup imprévu du sort qui rejette à jamais loin de vous une jeune fille que vous aimez. Mais que serait-ce donc, mon ami, si vous étiez l'époux d'une femme que vous aimeriez autant que Mlle d'Orsy vous est chère, et que cette femme, foulant aux pieds votre amour, eût cessé de vous donner la moindre marque de tendresse dès les premiers jours de votre mariage? Bienville, je vous ai toujours considéré comme un fils--hélas! j'en avais un autrefois, mais le ciel m'a même enlevé ce dernier sujet de consolation[74]--écoutez donc cette confidence qui devra mourir avec vous.
[Note 74: ][(retour) ] "Anne et le comte eurent un fils, enfant unique qui périt dans la fleur de la jeunesse. Les uns rapportent qu'il fut tué à la tête d'un régiment qu'il commandait, au service de l'évêque de Munster, allié de la France; les autres disent qu'il périt misérablement dans un duel." (Alfred Garneau, "Les Seigneurs de Frontenac," Revue Canadienne de 1867.)
De l'autre côté des mers, là-bas, dans ma chère France, vit une femme aussi belle qu'indifférente. En la faisant si parfaite de sa personne, Dieu voulut la dédommager, sans doute, du peu de sentiment dont il la voulait gratifier. Un jour, que j'ai cent fois maudit, ma fatale destinée me jeta sur sa voie. En la voyant, je l'aimai. Nul doute que je lui plus aussi d'abord, car elle répondit à mes vœux et consentit à m'épouser en secret. Son père, M. de la Grange-Trianon, ignorait encore notre mariage, lorsqu'il s'avisa tout à coup de s'opposer à nos amours, qu'il avait paru favoriser jusqu'alors. Madame de Frontenac répondit qu'elle n'aurait jamais d'autre époux que moi. Irrité, M. de la Grange-Trianon la força d'entrer au couvent. C'était le premier échec à mon bonheur. On la rendit pourtant bientôt à mes désirs lorsqu'elle eut avoué notre union. J'aurais dû m'attendre, n'est-ce pas? que cette séparation augmenterait l'ardeur de son attachement pour moi. Il n'en fut rien. Quelques mois à peine s'étaient écoulés depuis qu'on avait accepté notre mariage, que déjà l'indifférence de la comtesse ne se déguisait plus à mes yeux. Et cependant, Dieu m'est témoin que je ne l'ai jamais provoquée. Auprès d'elle toujours empressé, je ne m'étudiais qu'à lui plaire; et mon amour pour madame de Frontenac n'avait fait que grandir quand je m'aperçus que le sien avait diminué d'autant. C'est alors que je souffris des tortures d'autant plus fortes que je savais ne les avoir pas méritées. Bientôt même l'inconstante ne fit un mystère à personne de l'éloignement qu'elle ressentait pour moi.[75] Depuis lors, jamais un mot, pas même un regard d'elle ne sont venus dérider mon front dans l'amer délaissement où elle m'a jeté. Dégoûté d'une vie si pénible, j'allai chercher la mort sur maints champs de bataille, en Flandre, en Allemagne, en Piémont, jusqu'en Orient, mais sans pouvoir l'y trouver nulle part.
[Note 75: ][(retour) ] Je renvoie le lecteur curieux de connaître les détails de la vie intime du comte et de la comtesse de Frontenac, aux mémoires de Mlle de Montpensier, dont madame de Frontenac était dame d'honneur. Il y est rapporté, entre autres choses, une très curieuse anecdote qui donne une idée de ce qu'était la vie conjugale en France au XVIIe siècle. (Voir les mémoires de Mlle de Montpensier, à la page 164 et suivante du vingt-septième tome de la "Nouvelle collection de mémoires pour servir à l'histoire de France.")
Lorsqu'en 1672 je fus nommé pour la première fois gouverneur du Canada, ma femme refusa de m'y accompagner. Même, dix ans après, le roi m'ayant rappelé en France, la comtesse me reçut aussi froidement que si je l'avais seulement quittée de la veille; et, durant les sept années qui suivirent, je lui fus pis qu'un étranger. L'an dernier enfin, préposé une seconde fois au gouvernement de la Nouvelle-France, je dus quitter de nouveau ma femme, sans qu'une larme vînt mouiller sa paupière. Maintenant je sens bien que je ne la reverrai plus.[76] Tant que je me sentis jeune encore, je pus conserver quelque espoir de fléchir un esprit injustement dédaigneux. A présent que le chagrin, plus encore que la vieillesse, a sourdement miné ma vie, aujourd'hui que je suis vieux et souffreteux, je sens bien que la brillante comtesse ne voudra jamais quitter les délices dont elle a su s'entourer à la cour, pour venir en cette pauvre colonie s'enterrer vivante auprès d'un sexagénaire. Et pourtant, Bienville, mon cœur bat d'espoir--j'ai honte de l'avouer--quand une voile de France m'apparaît à l'horizon. Ne peut-elle pas m'apporter cette femme que je saurais si bien aimer encore! Vaine illusion, et fugitive comme ces flots qui lavent en passant les pieds du roc où l'on creusera bientôt ma tombe.