[Note 76: ][(retour) ] Nous avons puisé le fond de tous les détails qui précèdent dans l'article de M. Alfred Garneau sur les seigneurs de Frontenac, et dans les mémoires de la cousine de Louis XIV, la grande Demoiselle. Voici maintenant de précieux détails qui me sont fournis par mon ami, M. l'abbé H.-R. Casgrain.

Frontenac, comme chacun sait, mourut en 1698 et fut enterré dans l'église des Récollets. Lors de l'incendie de cette église, le six septembre 1796, on releva les corps qui y avaient été inhumés. Ceux des personnages importants, entre autres celui de M. de Frontenac, furent inhumés dans la cathédrale et, dit-on, sous la chapelle de N.-D. de Pitié. Les cercueils en plomb qui, paraît-il, étaient placés sur des barres de fer dans l'église des Récollets, avaient été en partie fondus par le feu. On retrouva dans celui de M. de Frontenac une petite boîte en plomb qui contenait le cœur de l'ancien gouverneur. D'après une tradition conservée par le frère Louis, récollet, le cœur du comte de Frontenac fut envoyé, après sa mort, à sa veuve. Mais l'altière comtesse ne voulut pas le recevoir, disant qu'elle ne voulait pas d'un cœur mort qui, vivant, ne lui avait pas appartenu. La boîte qui le renfermait fut renvoyée au Canada et replacée dans le cercueil du comte, où on la retrouva après l'incendie du couvent des Récollets.

Ici le comte s'arrêta, dominé par l'émotion que lui causaient ces tristes souvenirs. D'un côté la blafarde lueur de la lanterne sourde et de l'autre la lumière pâle de la lune qui pénétrait par la croisée, éclairaient ses traits mâles. Bienville put voir une larme tomber de son œil, et se perdre dans les sillons que la souffrance avait creusés sur la grande figure du comte de Frontenac.

Après quelques instants de silence, le gouverneur reprit d'une voix ferme:

--Vous voyez donc, mon cher Bienville, que la fortune m'a traité plus durement que vous encore. Vous êtes jeune et libre, et puisque Mlle d'Orsy entre en religion, vous pourrez en aimer une autre que Dieu destine à vous rendre heureux. Ah! n'allez pas vous récrier! Je sais bien que vous n'y songez pas maintenant; mais enfin, je crois que vous en viendrez naturellement là. Dussiez-vous cependant renoncer à tout jamais au mariage, il ne faudrait pas même, en ce cas, vous désespérer inutilement. Vous avez un grand cœur, je le sais; eh bien! sachez vous proposer une idée, un but qui le remplisse en quelque sorte. Croyez-vous que je n'aurais pas succombé depuis longtemps sous les coups du sort, si je n'avais une pensée dominante propre à me distraire dans mes peines? Chargé par le roi mon maître de veiller à la destinée de cette colonie, j'use les derniers jours de ma vie à son agrandissement. Plus la tâche est ardue, plus la fin est difficile à atteindre, plus satisfaisante est la joie que nous cause le succès. Vous êtes militaire, intelligent et brave; remplie d'émotions, la carrière des armes offre un vaste champ à de nobles aspirations. Continuez donc à vous distinguer et soyez certain que mon amitié pour vous ne nuira pas à votre avancement. Mais il est tard, et vous avez besoin de sommeil. Tâchez de reposer aujourd'hui, pour être plus fort que la peine de demain.

--Comment vous remercier de l'intérêt que vous me portez, monseigneur, balbutia Bienville, et comment pourrai-je jamais reconnaître vos bontés pour moi?

--D'abord en quittant bientôt cet air sombre qui n'est pas de nature à égayer ceux qui vous fréquentent, et en voulant bien oublier les aveux que ma seule tendresse pour vous m'a conduit à vous faire. Allons! bonne nuit.

Le comte reprit sa lanterne et quitta la chambre.

Bienville entendit, tout pensif, le bruit de ses pas s'éteindre au détour du corridor, où l'ombre du comte, projetée derrière lui par la lumière qu'il portait, s'évanouit aussi.

Consolé par la comparaison de cette grande mais calme douleur que M. de Frontenac venait d'opposer à la sienne, et soulagé par les pleurs qu'il avait versés, Bienville parvint à s'endormir.

Mais des rêves étranges et fatigants troublèrent son sommeil. Il lui semblait passer près du couvent de l'Hôtel-Dieu, lorsqu'une voix de femme qui chantait le fit se rapprocher du cloître. Alors il lui parut que les murailles du couvent se trouvaient assises au milieu d'un vaste cimetière jonché d'os desséchés jusqu'à perte de vue. Chacun des pas qu'il faisait heurtait un ossement humain qui craquait sous ses pieds. Il parvint enfin au-dessous de la fenêtre d'où sortait la voix. Quand il leva la tête, il aperçut Marie-Louise vêtue en novice, et qui le regardait du haut de la croisée d'un second étage. S'accrochant alors à chacune des aspérités du mur, il tenta de l'escalader. Déjà sa main allait toucher celle que lui tendait sa fiancée, quand il tomba lourdement sur la terre, où les os des squelettes rendirent un craquement funèbre, ce qui le fit s'éveiller en sursaut. Comme il faisait déjà grand jour, il s'habilla vite et sortit.