ÉPILOGUE

La colonie fut assez tranquille pendant l'hiver qui suivit la levée du siège: car la mésintelligence que l'on a vu commencer au camp du lac Champlain entre les Anglais et les Iroquois, ainsi que la petite vérole qui continuait ses ravages parmi les derniers, empêcha l'ennemi de harceler la Nouvelle-France. De leur côté, les Canadiens durent rester dans l'inaction jusqu'au printemps, vu la disette qui sévissait chez eux. Les exigences du siège avaient tellement épuisé les magasins du roi, que l'intendant s'était vu contraint de disperser ses soldats par les campagnes, où les habitants les plus à l'aise les hébergèrent volontiers; tant les sacrifices, à cette héroïque époque, semblaient peu de chose aux particuliers dès qu'il s'agissait de l'intérêt public.

François de Bienville était retourné à Montréal après les funérailles de Sainte-Hélène. Raffermi contre sa douleur par les affectueux conseils du comte de Frontenac, il ne souhaitait plus que de donner cours à son ambition de se distinguer par les armes. Ce n'est pourtant pas qu'il ne pensât bien souvent à Marie-Louise: les vraies blessures morales ne se guérissent pas si vite. Elles se cicatrisent bien quelquefois au bout d'un certain temps; mais elles font toujours souffrir au moindre contact.

Il en fut ainsi de Bienville. Quoique son chagrin ne fût plus aussi visible aux yeux de tous, sa pâleur, sa gaieté disparue attestaient que la flamme, pour être moins ardente qu'autrefois, n'en brûlait pas moins toujours en lui.

S'il souffrit de passer l'hiver sans guerroyer, ses vœux durent se trouver accomplis lorsque au mois de mai, mille Iroquois se répandirent dans les environs de Montréal. Ces barbares s'étant livrés à leurs cruautés ordinaires sur les colons et les sauvages chrétiens,[78] on dut s'armer en guerre pour les repousser ou du moins les tenir en échec.

[Note 78: ][(retour) ] "Le premier (détachement des Iroquois) se jeta d'abord sur un quartier de l'île de Montréal qu'on appelle la Pointe-aux-Trembles, où il brûla environ trente maisons ou granges et prit quelques habitants sur lesquels il exerça des cruautés inouïes." (Charlevoix, tome II, p. 94.)

En apprenant que l'un des partis ennemis avait enlevé trente-cinq femmes et enfants de la bourgade iroquoise chrétienne de la Montagne, Bienville qui désirait commander pour être à même de se distinguer davantage, poursuivit les ravisseurs à la tête de deux cents Iroquois chrétiens. Ces derniers allaient écraser le parti ennemi, qui ne comptait que soixante-dix guerriers, quand les Iroquois de la Montagne, reconnaissant des Agniers dans leurs adversaires, jetèrent bas les armes et refusèrent de combattre.

Dégoûté du commandement, mais non point de la guerre, Bienville vint aussitôt se ranger sous les ordres de M. de Vaudreuil, qui organisait un corps de cent hommes composé de soldats, de volontaires et de miliciens. Le chevalier de Crisasy et Bienville commandaient en second sous M. de Vaudreuil.

L'intention de celui-ci était d'arrêter les ravages de plusieurs partis d'Iroquois qui dévastaient le pays depuis Repentigny jusqu'au lac Saint-Pierre.

Pour se munir de ce qui faisait surtout défaut à Montréal, la petite troupe se rendit d'abord à Lachenaie, où l'on chercha des vivres de maison en maison.