—Oui, mon capitaine.
Le Canadien sortit des rangs, avisa une lourde pièce de bois que deux homme ordinaires auraient eu peine à porter, et qui gisait dans la cour. Il la souleva sans effort apparent et la lança de toutes ses forces dans la première porte qui se trouvait devant lui; mais la porte était en chêne épais et bardée de fer. Elle tint bon. Seulement on entendit un sourd grondement rouler sous les profondeurs du palais.
—Oh! oh! fit Tranquille reprenant son bélier improvisé, nous allons voir!
Cette fois le choc fut si fort que la porte arrachée de ses gonds et de ses verrous s'abattit avec fracas, tandis que la poutre gardant encore de l'élan, allait s'abattre à l'intérieur du palais.
Il y eut un murmure d'admiration parmi les Bostonnais. Tranquille alla reprendre son poste, sans paraître remarquer les regards respectueux qu'on lui jetait de tous côtés. Il lui sembla pourtant que ses deux voisins de droite et de gauche lui faisaient la place plus large qu'auparavant. C'est qu'il doit être désagréable de recevoir dans les côtés, même par mégarde, le coup de coude d'un homme bâti comme Célestin Tranquille.
Les appartements vides du palais retentirent bientôt d'un grand bruit de pas et de voix. Le capitaine Evrard disposa ses hommes aux fenêtres des deux étages qui regardaient la haute ville, en recommandant toutefois à ses soldats de ne se point montrer et d'attendre, avent de tirer, le signal, d'un coup de fusil qui partirait de la coupole. Evrard y grimpa, suivi de Tranquille et de deux soldats.
De cet endroit élevé l'on dominait le mur d'en face qui, jusqu'à la porte de la ville, qu'on a toujours appelée porte du Palais, à cause du voisinage de l'intendance, était en pierre. A partir de la porte en remontant à gauche vers les jardins du couvent de l'Hôtel-Dieu, la cime du roc, à peu près inaccessible, n'était défendue que par des palissades. Au-dessus de la côte de la Canoterie s'élevait un autre bastion en pierre. A la vue d'une sentinelle anglaise placée en faction à la porte du Palais et qui, inconsciente du danger, marchait lentement de long en large, à une petite portée de fusil, Tranquille ne put retenir un cri et arma son mousquet.
—Veux-tu bien te tenir tranquille, animal! lui dit Evrard. Attends un peu que je fasse quelques observations. Quant à celui-là il sera à toi dans un instant.
Marc promena ses regards le long des fortifications qui regardaient la campagne. A droite, dans le bastion qui renferme les casernes de l'artilleries, et qui portait dès lors le nom de Barrack Bastion, quelques soldats anglais échangeaient des coups de fusil avec les Bostonnais, retranchés dans les maisons de la rue Saint-Vallier. En remontant vers l'esplanade, son oeil s'arrêta successivement sur les bastions Saint-Jean, des Ursulines et Saint-Louis. Là s'élevaient les batteries chargées de défendre la ville du côté des Plaines. On venait d'y ouvrir le feu sur la campagne et les faubourgs. Pour un boulet qui arrivait dans la place il en tombait vingt chez les Bostonnais, sans compter les bombes et les pots à feu, qui déjà portaient l'incendie dans les premières maisons du faubourg Saint-Jean.
—En vérité! pensa Marc Evrard, notre artillerie va faire merveille contre toutes les bouches à feu anglaises…!