—Citoyen Alcibiade, c'est moi, maintenant, qui vous demande de la franchise, et surtout de la clarté… Si j'étais sur le point d'épouser Lucrèce Dorio, et si je demandais un conseil à votre expérience et à votre amitié, que me répondriez-vous?

—Je vous répondrais sur-le-champ: Maurice, ne vous mariez pas.

—Et pourquoi?

—Parce qu'on ne doit jamais conseiller à un ami de se marier. Dans le mariage le plus pacifique, il y a toujours une tempête, comme celle que nous venons de subir, et alors on se brouille avec l'ami qu'on a conseillé; quelquefois on se bat en duel avec lui, et on le tue pour s'éviter d'être tué; cela s'est vu très-souvent.

—Alcibiade, dit Maurice avec impatience, vous éludez mes questions avec un art diabolique… Voici la dernière que je vous fais: Vous connaissiez Lucrèce avant moi, que pensez-vous de cette femme sous le rapport de la conduite, du caractère et des moeurs?

—Lucrèce est une femme adorable, et voilà son défaut capital; c'est une déesse: voilà son tort. Si vous l'épousiez, elle ne vous demanderait pas un salon, elle exigerait un temple; il faudrait mettre un piédestal dans sa corbeille de noces. Ce serait la coquetterie passée à l'état olympien. Après le mariage, on ne recevrait pas de visites, chez vous, mais des adorations; les bouquets seraient des encensoirs; les compliments, des hymnes; les saluts, des génuflexions; les plafonds, des coupoles. Son mari serait un grand-prêtre qui n'aurait jamais le loisir de regarder seulement en face la divinité, au milieu de la cohue d'adorateurs qui obstrueraient l'autel. Voulez-vous essayer du métier de pontife conjugal; essayez, vous dirai-je, mais vous n'aurez pas assez de vos yeux pour surveiller tant de lévites et tant de chérubins acharnés contre votre repos de mari.

Maurice appuya son coude sur le parapet du navire et sa tête sur sa main, et parut absorbé dans ses réflexions.

—Alcibiade, dit-il, après une longue pause, j'aime trop cette femme pour examiner ce qu'il y a de faux ou de vrai dans le portrait que vous m'en faites. Je conviens cependant que tout ce que j'ai vu dans les habitudes intimes de Lucrèce donnerait quelque crédit à vos paroles, en faisant la part de leur exagération… Au reste, que suis-je en ce moment?… un malheureux! un déporté! un vagabond!… Est-ce bien le moment de songer à un avenir qui ne peut jamais être à moi?

—Voilà de la sagesse! dit Alcibiade… Voilà les bonnes réflexions qu'inspire le spectacle de la mer et de l'infini! La folie est un bagage qu'on laisse sur la terre… Et maintenant, je vous ai promis une récompense, et je tiendrai ma parole… Maurice, la santé vous est revenue, et si vous avez de la tendresse et de l'amour à dépenser, je leur enseignerai une destination… Maurice, votre père est vivant, et vous le verrez!

En ce moment l'image de Lucrèce s'évanouit devant Maurice, et ses yeux, son visage, son geste exprimèrent un ravissement qu'aucune parole ne saurait rendre, aucun pinceau ne saurait saisir.