Maurice luttait avec insouciance devant ce péril, et à chaque instant, il s'apercevait que l'amitié courait risque de changer de nom, et que le doux mot de soeur qu'il adressait d'abord à Louise, se refusait à sortir de ses lèvres, comme un mensonge.
Un soir, au moment où le soleil couchant déchaînait une fraîche brise sur les voiles plombées du navire, Maurice dit à la jeune femme:
—Il me semble que le vent se lève, j'ai vu remuer les boucles de vos cheveux, et votre tête est immobile sur votre travail.
—Tant mieux! dit la jeune femme, en jetant un regard rapide par dessus le bord, et le ramenant à son aiguille. Il serait temps de marcher un peu. J'ai une crainte qui va vous faire sourire, citoyen Maurice.
—Quelle crainte?
—Écoutez. Puisque notre vaisseau ne marche pas, il me semble qu'il pourrait se faire qu'il ne marchât plus. Le vent arrive de la terre, dit-on, et la terre est si loin, qu'il n'a pas la force d'arriver jusqu'à nous.
—Eh bien! dit Maurice, quel grand malheur voyez-vous à cela!
—Belle demande! Si le vaisseau ne marchait plus, faute de vent, nous serions obligés de passer toute notre vie en pleine mer.
—Je ne demande pas, mieux,—dit Maurice en souriant,—jamais je n'ai connu un monde meilleur que celui qui m'entoure. Ce vaisseau est le seul endroit habitable que je connaisse. Mes jours heureux ont commencé ici, entre les deux tropiques. En débarquant que trouverai-je? À coup sûr ce que j'ai quitté à mon départ, c'est-à-dire des hommes, des passions, des haines, des vengeances, enfin cette chose inhumaine qu'on appelle l'humanité. Ici je ne désire, je ne redoute rien. Je suis content de la veille, et si je ne la regrette pas aujourd'hui, c'est que je suis sûr qu'elle recommencera demain. J'aimerai cette petite brise, tant qu'elle jouera, comme un doigt invisible dans la soie d'or de vos cheveux; mais je ne l'aimerai plus si elle monte aux voiles de ce vaisseau.
—Parlez-vous sérieusement, citoyen Maurice! Vous consentiriez à rester ici, comme dans une île plantée de trois mâts, sans voir autre chose que les oiseaux de passage, qui se perchent sur les vergues et disparaissent quand ils se sont reposés?