La tempête sifflait dans L'air, et changeait subitement les cabines en infirmeries.
Ce mal mystérieux que la mer donne aux hommes de la terre, suspendait les doux entretiens du bord, et engourdissait la pensée et la vie dans le cerveau de tous les passagers.
Le poète Horace, qui a déchaîné sa colère contre l'inventeur des vaisseaux, oublie de citer le mal de mer parmi les fléaux que cette invention a imposés à l'homme; ce qui a fait croire à plusieurs savants que le mal de mer est un fléau moderne, un fléau de races et de poitrines dégénérées.
Heureusement, pour l'honneur de nos poitrines, un autre poète raconte une traversée d'Italie en Grèce; il parle du mal de mer, à propos de ces belles dames romaines qui enlevaient des histrions et des joueurs de flûte, pour les suivre aux rivages lointains. Juvénal a complété Horace.
La mer et les hommes n'ont pas changé.
Tous les passagers d'un navire ne sont pas soumis à cette tyrannie de la mer.
Il y a toujours à bord quelques êtres terrestres privilégiés, qui se font marins du premier coup, et marchent, par un mauvais temps, sur la planche d'un navire, comme sur la pelouse d'un jardin.
Cela tient à des causes que la science explique de cette manière: «Ces hommes ont reçu de la nature une heureuse organisation.» Il eût mieux valu ne rien expliquer.
Ainsi, à bord de l'Églé, nous trouverons un exemple de ces heureuses organisations.
Alcibiade seul est debout au milieu d'une infirmerie de passagers: il court de cabine en cabine, descend du pont à la cale, va de bâbord à tribord, de la proue à la poupe; passant avec les oscillations du funambule, à travers tangage et roulis; secouant l'écume d'une vague et fredonnant toujours un refrain de vaudeville ou d'opéra; vrai gentilhomme de 88 doublé du Parisien de tous les temps.