Ces divers récits n’ont pas le moindre fondement. On sait que les auteurs des romans de chevalerie n’ont jamais été très-scrupuleux sur la fidélité historique; de plus, l’inscription de l’abbaye de Mont-Major est fausse. Cette inscription, en disant que Charlemagne se rendit à Arles, ajoute que le prince voulut immortaliser le triomphe qu’il venait de remporter, par la fondation de l’abbaye; or, l’abbaye ne fut fondée que plus de cent cinquante ans après; il est évident que le faussaire, en fabriquant l’inscription qui reposait du reste sur des bruits alors populaires, avait surtout en vue de faire croire le monastère plus ancien qu’il n’était réellement, et de lui donner une origine qui ne lui appartenait pas[149].

Le roi de Cordoue, Hescham, mourut en 796, et eut pour successeur son fils Hakam. Aussitôt, les deux oncles du nouveau prince, qui, en leur qualité d’aînés, avaient déjà tenté de s’emparer du pouvoir, reprirent les armes. Hakam fut obligé de consacrer ses premiers soins à dompter les rebelles.

L’année suivante, tandis que Charlemagne était à Aix-la-Chapelle, on vit venir dans cette ville le gouverneur musulman de Barcelonne, qui implorait son appui. On y vit également arriver Abd-allah, oncle de l’émir de Cordoue, qui avait succombé dans ses tentatives pour s’emparer du trône, et qui invoquait l’assistance de la France[150]. La même année, le fils de Charlemagne, Louis, roi d’Aquitaine, dans la diète qu’il tint, suivant l’usage, à Toulouse, reçut un député d’Alphonse, roi de Galice et des Asturies, qui demandait que toutes les forces chrétiennes se réunissent contre l’ennemi commun. Il vint aussi à la diète un député d’un émir sarrazin des environs de Huesca, appelé Bahaluc, qui demandait à vivre en bonne intelligence avec les chrétiens[151].

Le moment parut favorable pour se venger des dégâts faits par les Sarrazins dans le Languedoc, et pour assurer le triomphe des armes françaises de l’autre côté des Pyrénées. Déjà Louis et son frère Charles avaient fait quelques incursions du côté de l’Èbre, mettant tout à feu et à sang. Louis passa de nouveau les Pyrénées, du côté de l’Aragon, et pressa le siége de Huesca, dont le gouverneur avait envoyé les clefs à Charlemagne, et qui cependant refusait de recevoir les Français. En même tems Abd-allah, oncle de l’émir de Cordoue, se rendait maître de la ville de Tolède, et son autre oncle, Soleyman, s’établissait dans Valence.

Dans ces circonstances critiques, Hakam fit marcher son armée contre Tolède. Pour lui, prenant sa cavalerie, il vola vers les Pyrénées, fit rentrer dans le devoir Barcelonne et la plupart des autres villes qui s’étaient soulevées; puis s’avançant contre les chrétiens des Pyrénées, il fit les plus horribles dégâts sur leurs terres, massacrant les hommes en état de porter les armes, et emmenant les femmes et les enfans esclaves[152]. Parmi ces enfans, plusieurs furent faits eunuques; car Hakam, naturellement jaloux, recherchait, au grand scandale de beaucoup de musulmans, les hommes mutilés pour certains emplois de son palais. Les autres furent admis dans la garde qui veillait autour de sa personne. En effet, Hakam s’était, le premier en Espagne, formé une garde particulière; et cette garde, pour qu’elle fût plus dévouée, se composait de captifs pris à la guerre, et d’esclaves achetés à prix d’argent.

Les succès remportés par Hakam sur les chrétiens lui avaient fait donner par ses soldats le titre d’almodaffer ou de victorieux[153]. A son retour devant Tolède, la ville ouvrit ses portes; Soleyman fut tué dans une bataille, et Abd-allah se retira en Afrique, attendant qu’il se présentât une nouvelle occasion de reparaître sur la scène.

Pendant ce tems, Alphonse, roi de Galice, avait fait une expédition aux environs de Lisbonne. A son retour il envoya à Charlemagne, comme trophée de ses succès, quelques captifs sarrazins montés sur des mulets et couverts de leur cuirasse. De son côté le roi d’Aquitaine avait pillé les environs de Huesca[154].

Ces succès partagés n’offraient pas de résultat, et la conséquence la plus immédiate de ces guerres continuelles, était la ruine des contrées qui faisaient l’objet de la querelle. Le plus grand obstacle pour les Français venait de ce que les gouverneurs sarrazins, après les avoir appelés, refusaient de les recevoir, et que, si on avait recours à la force, ils invoquaient l’appui de l’émir de Cordoue. Les Sarrazins étant restés maîtres des villes les plus fortes, telles que Barcelonne, Tortose, Saragosse, étaient sûrs de trouver un asile au besoin; et de là, s’ils voulaient se venger, ils avaient la facilité de faire des courses sur les terres chrétiennes. Aucune ville, sous ce rapport, n’était mieux située que Barcelonne. Cette place, extrêmement fortifiée, était rapprochée des frontières de France, et soit par mer, soit par terre, elle pouvait répandre la terreur dans les environs. L’émir sarrazin qui y commandait, et que nos vieilles chroniques appellent Zadus ou Zaton, avait plusieurs fois rendu hommage pour sa principauté à Charlemagne; mais il s’était toujours défendu d’y laisser entrer les Français.

De l’avis de Guillaume, comte de Toulouse, Louis résolut de tout tenter pour s’emparer de cette ville. On était alors en 800; Charlemagne se trouvait à Rome, occupé à se faire donner la couronne impériale. Louis, à la diète de Toulouse, annonça ses intentions aux comtes et aux seigneurs, et chacun reçut ordre, dès que la belle saison serait venue, de marcher avec ses hommes d’armes vers la capitale de la Catalogne.

Il nous reste, au sujet des incidens de ce siége, de nombreux détails dans le poème latin d’Ermoldus Nigellus déjà cité; et comme ces détails jettent du jour sur la manière dont la guerre se faisait alors, tant chez les musulmans que chez les chrétiens, nous allons en rapporter quelques fragmens[155].