«Barcelonne, dit le poète, était devenue pour les Maures un boulevart assuré. C’est de là que partaient, sur des chevaux légers, les guerriers qui en voulaient aux terres chrétiennes; c’est là qu’ils revenaient avec leur butin. En vain, pendant deux ans, les Français firent d’horribles ravages autour de ses murailles: rien ne put décider le commandant à se soumettre.
«Les guerriers de l’Aquitaine étant arrivés devant la ville, chacun s’occupe de remplir la tâche qui lui avait été imposée. Celui-ci prépare des échelles, celui-là enfonce des pieux en terre. L’un apporte des armes, un autre entasse des pierres; les traits pleuvent de toutes parts, les murs retentissent sous les coups du bélier, la fronde cause les plus terribles ravages. Le gouverneur, voulant raffermir le courage des siens, annonce que des secours sont partis de Cordoue; ensuite, montrant de la main les Français: «Vous voyez, leur dit-il, ces hommes de haute stature, qui ne laissent pas de repos à la ville; ils sont courageux, habiles à manier les armes, endurcis au danger, et pleins d’agilité; toujours ils ont les armes à la main; elles plaisent à leur jeunesse, et leur vieillesse ne s’en rebute pas. Défendons bravement nos remparts.»
L’armée chrétienne avait été divisée en trois corps. Le premier était chargé d’attaquer la ville; le second, commandé par le comte Guillaume, devait disputer le passage aux Sarrazins qui venaient de Cordoue. Louis, avec le troisième, s’était placé au sommet des Pyrénées, prêt à se porter partout où les circonstances l’exigeraient. Les troupes qui s’avançaient au secours de la place, trouvant le passage fermé, se portèrent contre les chrétiens des Asturies, qui les mirent en fuite. Alors Guillaume revint devant Barcelonne, et le siége fut repris avec une nouvelle vigueur. Zadon, se voyant hors d’état de résister plus long-tems, sortit de la ville et tomba au pouvoir des chrétiens. A la fin les Français montèrent à l’assaut, et la ville ouvrit ses portes.
La prise de Barcelonne eut lieu en 801. Cette ville était restée quatre-vingt-dix ans au pouvoir des Sarrazins. Les mosquées furent purifiées et converties en églises. Louis envoya à son père une partie du butin fait dans la ville. Ces présens se composaient de cuirasses, de casques ornés de cimiers, de chevaux superbement enharnachés.
Les possessions françaises en Espagne furent alors divisées en deux Marches, la Marche de Gothie ou de Septimanie, qui répondait à la Catalogne actuelle, et qui eut Barcelonne pour capitale, et la Marche de Gascogne, qui comprenait les villes françaises de Navarre et d’Aragon.
La même année, Charlemagne reçut une ambassade du célèbre Aaron-Alraschid. Quelque tems auparavant, Charles avait envoyé en députation au khalife un juif appelé Isaac, accompagné de deux chrétiens français. Les députés avaient ordre, en se rendant à Bagdad, de passer par Jérusalem, qui était devenu à la fois un lieu de pélerinage et de commerce, et après s’être assurés de l’état des saints lieux, de solliciter du khalife toutes les faveurs qui pourraient en relever l’éclat, et rendre leur accès plus facile aux pélerins et aux marchands qui y affluaient de toutes les parties du monde. De plus, ils devaient demander un éléphant, animal qu’on n’avait peut-être plus vu en France depuis Annibal, et qui était de nature à frapper vivement la curiosité. Le khalife accueillit très-bien les députés français. Il accorda à Charles le droit de veiller à la sûreté des saints lieux; en même tems, il lui envoya un éléphant, le seul qui fût alors dans sa ménagerie. Enfin il lui fit présent d’une tente magnifique, d’étoffes en coton et en soie, alors fort rares en France, de parfums et d’aromates de tout genre, de deux candélabres en laiton d’une grandeur colossale, et d’une horloge aussi en laiton qui se mouvait par la force de l’eau, et qui marquait les douze heures du jour. L’éléphant et les autres présens ayant débarqué à Pise, furent transportés avec un grand appareil à Aix-la-Chapelle, séjour favori de l’empereur. Les députés étaient chargés de présenter à Charles les complimens du khalife, et de lui dire qu’Aaron-Alraschid mettait son amitié au-dessus de celle de tous les rois[156].
Les députés français avaient eu ordre, en revenant, de se diriger vers les ruines de Carthage, et de solliciter du lieutenant du khalife en ces parages, Ibrahym, de la famille des Aglabites, la permission d’emporter les corps de saint Cyprien et d’autres martyrs qui avaient arrosé de leur sang le sol de cette ancienne capitale de l’Afrique. Ibrahym accorda sans peine ce qu’on lui demandait; il envoya même à la suite des députés français un ambassadeur qui devait offrir à l’empereur ses salutations. On peut juger de la vive impression que de tels événemens produisirent au milieu de peuples presque sans communications avec le dehors, et dans l’opinion desquels toute la terre semblait rendre hommage à l’éclat extraordinaire qui brillait sur la personne du souverain[157].
Pendant ce tems la guerre continuait en Aragon, en Catalogne et en Navarre avec des succès partagés. Sans doute Charlemagne n’avait pas le tems de porter son attention sur cette partie de ses frontières, ou bien ses instructions n’étaient pas suivies. Il est certain que ce grand homme fut loin d’obtenir de ce côté les mêmes succès que partout ailleurs. On aura une idée de la singulière situation où il s’était placé, et de la politique de l’émir de Cordoue par le fait suivant.
En 809, le comte Auréole, qui commandait pour les Français en Aragon, étant mort, l’émir musulman de Saragosse, appelé Amoros, prit possession des places qu’il occupait, dans l’intention apparente de les remettre à Charlemagne; mais, lorsque les troupes françaises se présentèrent, il refusa de les recevoir, disant qu’il remplirait sa promesse à la diète prochaine; et comme sur ces entrefaites il fut privé de son gouvernement par l’émir de Cordoue, les villes d’Auréole restèrent au pouvoir des musulmans. Tel est le récit des auteurs français[158]. Or, voici, d’après un auteur arabe, quel homme était Amoros. Cet émir était né à Huesca, d’un père musulman et d’une mère chrétienne, genre d’alliance qui était alors fort commun en Espagne, surtout dans les provinces septentrionales, habitées en grande partie par des chrétiens. Les hommes nés ainsi de deux personnes de religion différente étaient appelés par les Arabes du nom de moallad[159]. Ces hommes, en général, n’avaient aucun principe de religion, et ils se déclaraient toujours pour le parti le plus avantageux[160]. Quelques années auparavant, la ville de Tolède, remplie de personnes de cette caste, avait menacé de lever l’étendard de la révolte. Aussitôt l’émir de Cordoue, qui était sûr du dévouement d’Amoros, fit choix de lui pour réprimer les habitans. Amoros, après avoir concerté avec l’émir le plan de conduite qu’il devait tenir, se présenta aux habitans comme un homme mécontent qui partageait leurs dispositions, et qui n’attendait que la première occasion pour se révolter. D’accord avec les habitans, il fit bâtir à l’endroit le plus élevé de la ville une forteresse qui devait être le boulevart le plus sûr de leur liberté; mais, dès que le château fut construit, il invita comme pour une fête les principaux d’entre eux, et à mesure qu’ils entraient dans le château, on leur coupait la tête. Quatre cents, d’autres disent cinq mille, furent ainsi massacrés, et il en serait mort un bien plus grand nombre, si les habitans ne s’étaient aperçus à tems de cette boucherie. Voilà l’homme qui avait pris possession des villes du comte Auréole, dans l’intention, disait-il, de les remettre aux Français[161].
Nous parlerons maintenant des progrès que la marine des Sarrazins d’Espagne et d’Afrique avait faits à cette époque, et des conséquences funestes qui en résultèrent pour la France.