Dans les commencemens de son règne, Hakam, pour gagner la confiance des musulmans les plus ardens, fit la guerre aux chrétiens de la Galice, des Asturies et de la Catalogne; mais les chrétiens ayant témoigné le désir de renouveler la paix, il s’empressa d’accéder à leur demande; et comme ensuite ses visirs et ses généraux lui donnaient le conseil de rompre le traité, disant que les bons musulmans étaient impatiens de signaler leur zèle pour la religion, il s’y refusa, et répondit par ces belles paroles de l’Alcoran: «Gardez religieusement votre parole; car Dieu vous en demandera compte[267].» En ce qui concerne le comte de Barcelonne et les seigneurs catalans, Hakam leur imposa pour conditions de raser les forteresses voisines de ses états, et de ne pas prendre parti pour les princes chrétiens avec lesquels il serait en guerre.
Les Sarrazins continuaient à occuper la Provence et le Dauphiné, et leur aspect était encore menaçant. Souvent, dans les querelles entre les chefs chrétiens, la décision qu’ils prenaient était de quelque poids dans la balance. A cette époque, Othon, vainqueur des Hongrois et maître de toute l’Allemagne, cherchait à étendre son autorité en Italie. Béranger, roi de Lombardie, avait été obligé d’abandonner ses états, et le prince allemand avait forcé le pape de lui ceindre la couronne impériale; mais déjà la politique italienne, qui, en haine du joug étranger, devait plus tard amener tant de guerres et de révolutions, commençait à se dessiner. Le fils de Béranger, Adalbert, impatient de recouvrer les états de son père, alla, suivant quelques auteurs[268], implorer l’appui des Sarrazins du Fraxinet, et le pape Jean XII, le même qui avait couronné Othon, se déclara pour les mécontens.
En 965, les Sarrazins furent chassés du diocèse de Grenoble. On a vu que les évêques de cette ville s’étaient retirés à Saint-Donat, du côté de Valence. Cette année, Isarn, impatient de reprendre possession de son siége, fit un appel aux nobles, aux guerriers et aux paysans de la contrée; et comme les Sarrazins occupaient les cantons les plus fertiles et les plus riches, il fut convenu que chaque guerrier aurait sa part des terres conquises, à proportion de sa bravoure et de ses services. Après l’expulsion des Sarrazins de Grenoble et de la vallée du Graisivaudan, le partage eut lieu, et certaines familles du Dauphiné, telles que celle des Aynard ou Montaynard, font remonter l’origine de leur fortune à cette espèce de croisade.
Isarn se hâta de rétablir l’ordre dans son diocèse qui était dans la plus grande confusion. En vertu de son droit de conquête, il se déclara le souverain de la ville et de la vallée, et ses successeurs se maintinrent dans une partie de ces priviléges jusqu’à la révolution[269].
Tous ces succès annonçaient que les affaires des Sarrazins allaient en déclinant, et ne faisaient qu’irriter davantage le désir qui se manifestait de tous côtés d’en être tout-à-fait délivré. En 968, l’empereur Othon, alors retenu en Italie, annonça l’intention de se dévouer à une entreprise si patriotique[270]; mais Othon mourut sans avoir rempli sa promesse, et il fallut que les Sarrazins se portassent à un nouvel attentat, pour que les peuples se décidassent à en faire eux-mêmes justice.
Un homme s’était rencontré, qui jouissait d’une considération universelle; il suffisait de le nommer pour attirer le respect des nations et des rois. C’est saint Mayeul, dont il a déjà été parlé, et qui était devenu abbé de Cluny, en Bourgogne. Telle était la réputation qu’il avait acquise par ses vertus, qu’on songea un moment à le faire pape. Mayeul s’était rendu à Rome pour satisfaire sa dévotion aux églises des saints, et pour visiter quelques couvens de son ordre. A son retour, il s’avança par le Piémont, et résolut de rentrer dans son monastère par le mont Genèvre et les vallées du Dauphiné. En ce moment, les Sarrazins étaient établis entre Gap et Embrun, sur une hauteur qui domine la vallée du Drac, en face du pont d’Orcières[271]. A l’arrivée du saint au pied de la chaîne des Alpes, un grand nombre de pélerins et de voyageurs, qui depuis long-tems attendaient une occasion favorable pour franchir le passage, crurent qu’il ne pouvait pas s’en présenter de plus heureuse. La caravane se met donc en route; mais, parvenue sur les bords du Drac, dans un lieu resserré entre la rivière et les montagnes, les barbares au nombre de mille, qui occupaient les hauteurs, lui lancent une grêle de traits. En vain les chrétiens, pressés de toutes parts, essaient de fuir; la plupart sont pris, entre autres le saint; celui-ci est même blessé à la main, en voulant garantir la personne d’un de ses compagnons.
Les prisonniers furent conduits dans un lieu écarté; la plupart étant de pauvres pélerins, les barbares s’adressèrent au saint, comme au personnage le plus important, et lui demandèrent quels étaient ses moyens de fortune. Le saint répondit ingénument que, bien que né de parens fort riches, il ne possédait rien en propre, parce qu’il avait abandonné toutes ses possessions pour se vouer au service de Dieu; mais qu’il était abbé d’un monastère qui avait dans sa dépendance des terres et des biens considérables. Là-dessus les Sarrazins, qui voulaient avoir chacun leur part, fixèrent la rançon de lui et du reste des prisonniers à mille livres d’argent, ce qui faisait environ quatre-vingt mille francs de notre monnaie actuelle[272]. En même tems le saint fut invité à envoyer le moine qui l’accompagnait, à Cluny, pour apporter la somme convenue. Ils fixèrent un terme, passé lequel tous les prisonniers seraient mis à mort.
Au départ du moine, le saint lui remit une lettre commençant par ces mots: «Aux seigneurs et aux frères de Cluny, Mayeul, malheureux, captif et chargé de chaînes; les torrens de Bélial m’ont entouré, et les lacets de la mort m’ont saisi[273].» A la lecture de cette lettre, toute l’abbaye fondit en larmes. On se hâta de recueillir l’argent qui se trouvait dans le monastère; on dépouilla l’église du couvent de ses ornemens; enfin l’on fit un appel à la générosité des personnes pieuses du pays, et on parvint à réunir la somme exigée. Elle fut remise aux barbares un peu avant le terme fixé, et tous les prisonniers furent mis en liberté.
Le saint, au moment où il était tombé au pouvoir des Sarrazins, avait essayé de les ramener à une vie moins criminelle. S’armant, dit un de ses biographes, du bouclier de la foi, il s’efforça de percer les ennemis du Christ avec la pointe de la parole divine. Il voulut prouver aux Sarrazins la vérité de la religion chrétienne, et leur représenta que celui qu’ils honoraient ne pourrait ni les affranchir du joug de la mort de l’ame, ni leur être d’aucun secours. A ces paroles, les barbares entrèrent en fureur, et garrottant le saint, ils l’enfermèrent au fond d’une caverne; mais ensuite ils s’apaisèrent, et touchés du calme inaltérable de leur prisonnier, ils cherchèrent à adoucir son sort. Quand il eut besoin de manger, un d’entre eux, après s’être lavé les mains, prépara un peu de pâte sur son bouclier, et la faisant cuire, il la lui présenta respectueusement. Un autre ayant jeté par terre le livre de la Bible que le saint portait habituellement sur lui, et s’en servant pour un usage profane, ses compagnons témoignèrent leur improbation, disant qu’on devait avoir plus de respect pour les livres des prophètes. Là-dessus un auteur contemporain fait remarquer avec raison que les musulmans honorent comme nous les saints de l’Ancien-Testament, et qu’ils regardent Notre-Seigneur comme un grand prophète; mais qu’ils le mettent au-dessous de Mahomet, disant qu’à Mahomet était réservé d’éclairer les hommes de la lumière qui doit les guider jusqu’à la fin des siècles. Le même auteur ajoute que Mahomet, dans l’opinion des musulmans, descendait d’Ismaël, fils d’Abraham, et qu’à les en croire, ce n’était pas Isaac qui était fils de l’épouse légitime, mais Ismaël[274].
La prise de saint Mayeul eut lieu en 972. Cet événement causa une sensation extraordinaire; de toutes parts les chrétiens grands et petits se levèrent pour demander vengeance d’un tel attentat. Il y avait alors aux environs de Sisteron, dans le village des Noyers, un gentilhomme appelé Bobon ou Beuvon, qui déjà plus d’une fois avait signalé son zèle pour l’affranchissement du pays. Profitant de l’enthousiasme général, et ralliant à lui les paysans, les bourgeois, en un mot tous les hommes amis de la religion et de la patrie, qui voulaient prendre part à la gloire de l’entreprise, il fit construire, non loin de Sisteron, un château situé en face d’une forteresse occupée par les Sarrazins. Son intention était d’observer de là tous leurs mouvemens, et de profiter de la première occasion pour les exterminer. Dans l’ardeur de son zèle pieux, il avait fait vœu à Dieu, s’il venait à bout de chasser les barbares, de consacrer le reste de sa vie à la défense des veuves et des orphelins. En vain les Sarrazins essayèrent de le troubler dans ses efforts; toutes leurs tentatives furent inutiles. La montagne où s’élevait le château occupé par les Sarrazins se nommait Petra Impia, et s’appelle encore dans le langage du pays Peyro Empio. Peu de tems après, le chef des Sarrazins de la forteresse ayant enlevé la femme de l’homme préposé à la garde de la porte, celui-ci, pour se venger, offrit à Bobon de lui en faciliter l’entrée. Une nuit, Bobon se présenta avec ses guerriers et entra sans obstacle. Tous les Sarrazins qui voulurent résister, furent passés au fil de l’épée; les autres, y compris le chef, demandèrent le baptême[275].